À Abbeville, on retire les béquilles

Mis à jour le 16.11.17

L’annonce surprise de la suppression des contrats aidés a frappé durement la ville d’Abbeville (80). Mais la résistance et la mobilisation s’organisent…

Abbeville contrats aidés

La nouvelle avait commencé à se répandre à bas bruit fin juillet à l’occasion d’un coup de fil à Pole emploi ou d’une conversation interceptée dans les couloirs de la préfecture. Début août, la ministre du Travail Muriel Pénicaud lève le voile à l’Assemblée nationale. Oui, il s’agit bien de réduire dès à présent la voilure des emplois aidés pour mettre un terme à « la sous-budgétisation et à la surconsommation » du gouvernement précédent. Oui le tour de vis se poursuivra en mai 2018 pour limiter le nombre de ces contrats "coûteux" et "pas efficaces dans la lutte contre le chômage ». Ecoles fermées, personnels en congé… au cœur de l’été, la nouvelle n’émeut pas les foules.  à Abbeville pourtant, le tout nouveau député de la circonscription François Ruffin est très vite sollicité par certains électeurs approchés au cours de sa campagne … Abbeville fait moins parler d’elle que sa turbulente voisine d’Amiens mais elle est aussi durement touchée par le chômage (plus de 25 %) et la précarité. Dans cet environnement économique déserté en 2008 par le dernier gros employeur privé, le sucrier Béghin-Say, les services publics, le tissu associatif, qui préservent et font vivre le lien social, prennent de plein fouet l’annonce de la suppression des emplois aidés.

Les associations en première ligne

Assoc Abbeville

A commencer par la ludothèque Prélude, nichée au rez-de-chaussée d’un immeuble du quartier des Provinces, un des trois quartiers dits "prioritaires» de la ville. Prélude, qui existe depuis 25 ans, conduit à travers le jeu une multitude d’actions sociales, éducatives et culturelles : prêt de jeux mais aussi animation dans les écoles, les hôpitaux, les lieux culturels, ateliers d’alphabétisation, accueil de tout-petits avec leurs accompagnants, sans oublier un accompagnement à la scolarité pour les élèves de l’école Picardie voisine. « Nous fonctionnons avec cinq salariés, dont deux emplois d’avenir et deux contrats d’aide à l’emploi », précise Christine Clercq, la directrice de la structure, « les emplois aidés sont indispensables à l’équilibre de l’association. Dans un quartier comme le nôtre, on ne peut pas demander d’argent aux usagers. La CAF et la ville nous aident mais le département vient de nous retirer sa subvention.». La première employée touchée, Marie-Laure, en place depuis trois ans voit son contrat prendre fin le 30 septembre. La mobilisation coordonnée par Rodrigue Damanville, animateur à Prélude s’organise. « On a constitué un collectif avec toutes les associations abbevilloises touchées, lancé une pétition qui a recueilli plus de 2000 signatures et adressé un courrier à tous les partenaires et les responsables publics ».  Avec une présence remarquée dans les manifestations de septembre contre la loi travail pour alerter l’opinion publique. Parmi elles, la crèche les pitchouns et ses cinq emplois aidés sur dix salariés dont trois sont menacés dès ce trimestre. « Depuis l’annonce en août, c’est la panique », témoigne sa directrice Isabelle Allard, « on a toujours fonctionné avec 4 ou 5 contrats aidés, la crèche est subventionnée à 66 %, on ne peut ni augmenter nos tarifs dans ce quartier, ni accueillir plus d’enfants car nous n’avons pas l’agrément. Pour l’instant, j’ai fait signer en catastrophe un CDI pour pouvoir continuer mais on va dans le mur ».

Dans les écoles aussi

Abbeville contrats aidés

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Dans les écoles abbevilloises on s’inquiète et on s’interroge aussi. Privée d’aide administrative, Anne Sannier, nouvelle directrice dans une école de six classes en REP, ne voit pas le jour depuis la rentrée « Je fais entre 60 et 70 heures par semaine,» déplore-t-elle, « entre les listes d’élèves les équipes éducatives, les réunions, les élections de parents qui arrivent... Le répondeur téléphonique est toujours plein. Rien que l’ouverture de la porte avec les consignes de sécurité est un casse-tête, il y a des choses que je ne peux pas faire comme remplir l’état des lieux des sorties scolaires sur Internet. Il faut pourtant se dégager du temps pour la classe et pour les relations avec les parents qui sont hyper-importantes dans ce quartier. » Au-delà des tâches non accomplies et des missions qui restent en souffrance, il y a bien sûr des situations personnelles difficiles. Celle de Michèle Laforest en CUI depuis 2013 à qui il ne restait plus que 23 mois à faire sur les 60 auxquels elle avait droit et qui voit son contrat s’arrêter le 31 octobre. « Je suis à trois ans de la retraite, je ne retrouverai pas un poste de secrétaire, mon métier, sur Abbeville.» Anne Dupuis, célibataire d’une cinquantaine d’années a su trouver sa place dans l’équipe de l’école des Poulies. Handicapée par un mal de dos, elle se serait bien vue poursuivre ce travail qui lui correspond et qui est proche de son domicile. Alain le directeur souhaite bien sûr qu’elle reste malgré un contrat qui se termine au mois d’août prochain : « Les exigences administratives de 2017 ne sont plus celles de l’école d’avant. 7 classes, une journée de décharge sans aide administrative ce n’est pas jouable. Quel est le sens de se séparer d’une personne intégrée dans l’équipe et qui sait travailler pour la remettre dans le chômage et la précarité? »

Sortir de la précarité

manif crèche Abbeville

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Précarité, le mot est lâché. Les conditions salariales faites aux emplois aidés sont loin de leur permettre de vivre dignement. Pour François Ruffin, « on peut concevoir des contrats pour aider des personnes en difficulté ou des associations qui en ont besoin mais il n’y a pas de raison que contrat aidé rime avec précarité. Quand quelqu’un a du mal à marcher, on ne règle rien en supprimant la béquille si on ne prévoit pas une prothèse durable. » Le député s’est multiplié à l’Assemblée, dans les médias et récemment auprès d’Emmanuel Macron à Amiens pour défendre les emplois aidés de sa région mais il reste pessimiste au vu du projet de budget 2018. Conséquence des mobilisations, le Préfet s’est engagé à étudier quelques dossiers individuels et Marie-Hélène de Prélude a vu son contrat renouvelé. Mais il en faudra sans doute bien plus pour qu’on avance vers des solutions collectives.