Présentation du dossier
Dossier "Je suis Charlie, et maintenant ?"
2 février 2015

Au lendemain des terribles attentats des 7 au 9 janvier contre Charlie Hebdo, une policière à Montrouge et l’épicerie casher de la porte de Vincennes qui ont fait dix-sept morts, il y a ces questions qui taraudent : comment de jeunes Français ont-ils pu perpétrer de tels actes ? Quelles responsabilités collectives ? Comment ont été transmises, ou pas, les valeurs fondatrices de la République, la démocratie, la liberté d’expression, la laïcité ? Et soudain, l’école se retrouve en première ligne. La ministre de l’Éducation nationale a décrété une « grande mobilisation de l’école pour les valeurs de la République » et, après un discours solennel de François Hollande à la Sorbonne la veille, a annoncé le 22 janvier onze mesures financées sur 3 ans à hauteur de 250 M€ (lire ici). Mais l’école ne pourra pas tout régler à elle seule même si, quand des élèves refusent de faire la minute de silence, l’institution est directement interpellée. Nombre de jeunes issus de la banlieue sont en dissidence et ce n’est pas nouveau. Ils s’étaient déjà rappelés à notre souvenir en 2005 lors des grandes émeutes des cités et pour ceux à qui ça aurait échappé, des sociologues ont étudié ce qu’ils analysent comme des phénomènes de « relégation » et les dérives qu’ils occasionnent. Gilles Kepel, l’auteur de Banlieue de la République en 2011, expliquait ici-même il y a peu (Fsc 401) combien « le concept de laïcité est désormais perçu par un certain nombre de milieux associatifs islamiques comme une guerre à l’islam », comment a émergé des « territoires de relégation » la figure du salafiste* qui, s’il ne constitue pas une figure d’identification massive, « incarne l’ordre moral en rupture avec la société dans laquelle on n’arrive pas à entrer. »

Agir dans l’école et dans le quartier

S’occuper de ces jeunes, ce n’est pas seulement agir dans l’école, c’est aussi agir dans la société, là où ils vivent avec leur famille, agir sur leur environnement social, économique, culturel, sur leur habitat. À ce titre, les politiques de la ville mises en œuvre depuis la fin des années 80 n’ont pas produit les effets escomptés, et la loi de solidarité et de renouvellement urbain adoptée en 2000, censée apporter de la mixité dans les villes, est restée lettre morte. Alors, comment dans des quartiers ghettoïsés l’école pourrait-elle faire exception ? Elle est un des maillons de la chaîne et dans tous les cas si le débat restait uniquement scolaire alors on passerait à côté de la dimension sociale. Les plus beaux discours faits en classe ne suffiront pas. « Si des jeunes n’arrivent pas à trouver leur place dans l’école et par la suite dans le monde professionnel et la société dans son ensemble, il y a le risque qu’ils fassent le choix d’autres modèles : la délinquance, l’économie parallèle et aujourd’hui le terrorisme » estime la sociologue Agnès Van Zanten, qui précise toutefois « qu’une minorité de ces jeunes sont aujourd’hui en situation de rupture » (lire ici). Dans une note publiée le 22 janvier, après les attentats donc, intitulée « École, immigration et mixités sociales et ethniques », le Conseil national de l’évaluation du système scolaire parle lui de « bombes à retardement scolaire, social et politique » à propos de ces « ghettos scolaires » dans lesquels les résultats des enfants de l’immigration se sont dégradés, résultats que les élèves vivent comme une injustice supplémentaire (lire ici). La transmission des valeurs de la République se joue donc dans la capacité de l’école à produire de la réussite scolaire.

Construire une culture partagée, un sentiment d’appartenance

C’est en effet à l’école que peut se construire une culture partagée, que peut se développer un sentiment d’appartenance et pour cela on ne peut pas en rester à des cours de morale civique et laïque. La maîtrise du langage est une condition indispensable de la réussite, de cette mise en partage. Le ministère propose de la tester en début de CE2, mais pourquoi attendre le cycle III ? Elle doit plus que jamais être une priorité et ce, dès la maternelle, notamment en allégeant le nombre d’enfants par classe, en améliorant le taux d’encadrement, en créant de nouveaux métiers de soutien aux enseignants et aux élèves... C’est encore le meilleur terreau pour transmettre les valeurs de la République. Face à tant de complexité, les enseignants ne peuvent pas rester seuls. Catherine, enseignante dans le 19e à Paris, souligne « le besoin d’aide ». « Le seul enseignement de la laïcité ne suffira pas pour apporter la réflexion et la prise de distance par rapport à tous les discours qu’entendent les élèves » affirme-t-elle (lire ici). Des propos qui font écho à ceux de Benoît Falaize pour qui « les notions de laïcité doivent d’abord et avant tout s’expérimenter. Sinon c’est du catéchisme ». « Tout le monde sait qu’il faut ‘respecter’, ne pas être raciste, mais en pratique, il faut faire en sorte que ces éléments s’inscrivent dans une République en actes » avance-t-il. (lire ici) La tâche est-elle si difficile ? Il y faudra en tout cas autre chose que des injonctions. Il y faudra des moyens en formation, en soutien et accompagnement, en outillage pédagogique. Il y faudra une politique volontariste sur les effectifs et sur la formation des maîtres. Et surtout ne pas oublier que, comme le souligne le sociologue Hicham Benaïssa spécialiste des religions et de la laïcité au CNRS, « malgré tout ce qu’on peut dire la France est un pays formidablement intégrateur » (lire ici). L’école n’y est pas pour rien mais elle doit aujourd’hui relever un défi nouveau.

*Le salafisme est un mouvement sunnite fondamentaliste composé de mouvances dont celles qui prônent le djihad.

L’ensemble du dossier :
- Présentation du dossier
- Devant les élèves : Paroles d’enseignants
- Hélène Romano : « Faire un temps fondateur d’une nouvelle cohésion collective »
- Note du CNESCO : « École : le défi de la mixité sociale et ethnique »
- Agnès van Zanten : « La mixité se joue essentiellement au niveau local »
- Histoire : La laïcité mais laquelle ?
- Hicham Benaïssa : « La loi de 1905 est une loi de liberté »
- Benoît Falaize : « Expérimenter les valeurs, sinon c’est du catéchisme »