Dossier "Je suis Charlie, et maintenant ?"
Benoît Falaize : « Expérimenter les valeurs, sinon c’est du catéchisme »
2 février 2015

Entretien avec Benoît Falaize, Universitaire, professeur en histoire et formateur à l’ESPE de Versailles

Peut-on parler d’un échec de l’école à transmettre les valeurs de la République ?

Si c’est une manière d’imputer à l’école la responsabilité ce qui est arrivé du 7 au 9 janvier, c’est totalement injuste. Si, en revanche, c’est une manière de demander à l’école ce qu’elle a fait de cet enseignement et si elle a suffisamment eu conscience de son rôle, alors c’est obligatoire, afin que l’ensemble de la communauté éducative puisse réinterroger ses fondements et ses pratiques. Sans doute avons-nous désinvesti cette éducation- là, croyant la faire dans des pratiques routinières, formelles, mais aussi dans des contextes sociaux qui rendaient nos discours presque incompatibles avec la réalité sociale vécue par les élèves. République, citoyenneté, laïcité, « vivre ensemble » : autant de notions, de valeurs qui sont convoquées.

Quelles seraient les priorités de l’école ?

La notion de citoyenneté, de « vivre ensemble » - véritable leitmotiv depuis plus de 20 ans - ou encore de laïcité (voir la charte de la laïcité), étaient déjà, au moins dans l’affichage, des priorités scolaires. La question de la République est paradoxalement moins évidente dans l’espace scolaire. C’est pourtant la priorité essentielle, de faire vivre cette République et de la faire comprendre sans cesse, sans relâche, sans états d’âme face aux élèves. Parfois cette notion est vécue comme étant trop « politique », comme si c’était un gros mot. Mais l’action de l’école, émancipatrice, libératrice, « institutrice » est fondamentalement politique. Oui nous devons l’assumer, y croire toujours et dire sans cesse nos valeurs, et sur quels principes fondamentaux l’école est construite.

Est-ce que ces notions s’enseignent ou est-ce qu’elles s’expérimentent ?

Ferdinand Buisson le disait déjà : elles doivent d’abord et avant tout s’expérimenter. Sinon c’est du catéchisme. Tout le monde sait qu’il faut « respecter  », ne pas être raciste, etc... Mais en pratique, il faut faire en sorte que ces éléments s’inscrivent dans une République en actes. Avec une difficulté majeure : comment dire des principes que les élèves ne reconnaissent pas dans la vie sociale, voire, et c’est fréquent dans les quartiers de relégation sociale, où la réalité dément chaque jour le mot « égalité », jusqu’au mot « fraternité » ?

Que pourrait être un programme d’éducation morale et civique opérationnel ?

Un programme qui fasse reconsidérer par les enseignants l’utilité de la morale. Un programme qui transforme des savoirs en compétences  ; qui fasse que les notions deviennent des manières d’être, qui remette les valeurs au coeur, en les faisant vivre et en expérimentant y compris leur non-respect : se mettre à la place des autres, accepter la décentration, éprouver le sentiment de l’autre. Il faudra réfléchir utilement aussi sur le fait de croire et de ne pas croire, ainsi que sur la culture religieuse dans un esprit laïque. Il ne peut pas s’agir uniquement d’une heure par semaine du type : « Tiens, c’est l’heure de la citoyenneté ». Cela n’a aucun sens. Cet enseignement doit irriguer tous les apprentissages et être en surveillance constante dans les pratiques de classe. Il faudra aussi former les élèves à discriminer, plus que nous ne le faisons aujourd’hui, ce qu’est une information de presse et une information de réseaux sociaux. Dans ses grandes lignes, et dans son esprit, le projet de programme aujourd’hui en discussion prend en compte ces éléments. Il y a urgence en tous les cas.

Benoît Falaize enseigne à l’Université de Cergy Pontoise. Il est l’auteur (avec Elsa Bouteville) de 15 séquences éducation citoyenne et morale, RETZ 2014.

L’ensemble du dossier :
- Présentation du dossier
- Devant les élèves : Paroles d’enseignants
- Hélène Romano : « Faire un temps fondateur d’une nouvelle cohésion collective »
- Note du CNESCO : « École : le défi de la mixité sociale et ethnique »
- Agnès van Zanten : « La mixité se joue essentiellement au niveau local »
- Histoire : La laïcité mais laquelle ?
- Hicham Benaïssa : « La loi de 1905 est une loi de liberté »
- Benoît Falaize : « Expérimenter les valeurs, sinon c’est du catéchisme »