Dossier "Je suis Charlie, et maintenant ?"
Hicham Benaïssa : « La loi de 1905 est une loi de liberté »
2 février 2015

Trois questions à Hicham Benaïssa, sociologue au laboratoire du Groupe Société Religion et Laïcité du CNRS.

« La loi de 1905 est une loi de liberté »

Après les attentats, certains ont appelé à une réaction de « la communauté musulmane  ». Qu’en pensez-vous  ?

On peut comprendre la légitimité de ce type de demande. Impossible de faire comme s’il n’y avait pas un contexte national et international qui mette en avant la question de l’Islam. Mais il faut aussi comprendre en retour la réalité telle qu’elle peut être vécue par un musulman. En particulier la violence qui lui est renvoyée en lui demandant de se désolidariser d’actes barbares et ignobles, ce qui présuppose une solidarité et une continuité entre l’ensemble des musulmans dans le monde. La grande majorité des musulmans en France fait partie des classes défavorisées. Pour prendre la parole officiellement il faut un certain nombre de ressources économiques et culturelles qu’ils n’ont pas. Il y a également une double injonction qui place les musulmans dans une situation paradoxale. Depuis la fin des années 80, on leur demande à la fois de gommer leurs particularités pour mieux trouver leur place dans la République et au nom de cette identité, qu’on ne veut pas voir, de la manifester pour prendre une position officielle.

Quelle réalité recouvre la notion de Français musulmans ?

Il n’y a pas d’estimation officielle qui permette d’avancer un chiffre précis puisque la République française ne reconnaît pas les individus particuliers. Le chiffre avancé de 6 millions fait référence aux musulmans potentiels c’est à dire les personnes originaires de terres musulmanes, surtout le Maghreb. On assimile donc origine ethnique à origine religieuse. Or, de nombreuses enquêtes montrent qu’il y a une baisse relative des enfants d’origine maghrébine qui se déclarent musulmans. On peut s’appeler Karim et ne pas être musulman. Le nombre de personnes qui se définissent comme musulmans oscille entre 3 et 4 millions. Malgré tout ce qu’on peut dire, la France est un pays formidablement intégrateur. On y trouve par exemple un taux de mariages mixtes parmi les plus élevés d’Europe.

Toutes les religions sont-elles égales devant la laïcité à la française ?

On entend souvent qu’il est normal que l’Islam pose problème à la laïcité puisqu’il n’était pas présent au moment de la promulgation de la loi de 1905. C’est historiquement faux et oublier qu’en 1905, l’Algérie était française. À l’époque, il y a eu des débats houleux au Parlement qui ont débouché sur la non application de la loi en Algérie. La France voulait, à l’époque, exercer un contrôle sur le culte et les prêches des imams dans le cas où ils serviraient à contester l’ordre établi. Cette histoire continue à peser dans l’inconscient collectif. Depuis une vingtaine d’années, on assiste à un basculement de sens progressif de la loi de 1905 devant la manifestation des croyances et des pratiques des musulmans. La laïcité est devenue une loi qui semble défendre un patrimoine culturel et national et un vecteur d’intégration que même l’extrême droite s’est accaparée. Pourtant, il faut se rappeler que l’article 1 de la loi de la laïcité garantit la liberté de conscience et de culte de chacun des citoyens français. Cette loi qui est une loi de liberté ne peut être ramenée uniquement à sa dimension restrictive.

L’ensemble du dossier :
- Présentation du dossier
- Devant les élèves : Paroles d’enseignants
- Hélène Romano : « Faire un temps fondateur d’une nouvelle cohésion collective »
- Note du CNESCO : « École : le défi de la mixité sociale et ethnique »
- Agnès van Zanten : « La mixité se joue essentiellement au niveau local »
- Histoire : La laïcité mais laquelle ?
- Hicham Benaïssa : « La loi de 1905 est une loi de liberté »
- Benoît Falaize : « Expérimenter les valeurs, sinon c’est du catéchisme »