Dossier "Je suis Charlie, et maintenant ?"
Agnès van Zanten : « La mixité se joue essentiellement au niveau local »
2 février 2015

Trois questions à Agnès van Zanten, sociologue, directrice de recherche au CNRS

« La mixité se joue essentiellement au niveau local »

« Apartheid social », « ghettos ethniques »... Vous partagez ces termes utilisés pour expliquer la ségrégation sociale et scolaire ?

Il faut être très prudent. L’apartheid est un système spécifique dans lequel il y a une séparation ethnique légale. En France, les ghettos sont des espaces mélangés sur le plan ethnique qui regroupent essentiellement des populations de pauvres. Par contre, il est possible de parler de ségrégation ethnique si on regarde les classes de certains établissements ou certaines filières. Cette ségrégation produit des injustices en termes d’orientation et de réussite scolaire notamment. Ces micro injustices au quotidien créent un sentiment permanent d’illégitimité et induisent des comportements de résistance de la part des élèves.

Cela peut-il expliquer que certains jeunes refusent de faire une minute de silence ?

Si des jeunes n’arrivent pas à trouver leur place dans l’école et par la suite dans le monde professionnel et la société dans son ensemble, il y a le risque qu’ils fassent le choix d’autres modèles : la délinquance, l’économie parallèle et aujourd’hui le terrorisme. Pour autant, la très grande majorité des jeunes parvient à s’intégrer, quoique sous un mode infériorisant, et très peu sont dans une situation de rupture. Quant aux élèves qui n’ont pas respecté la minute de silence ou qui n’ont pas manifesté pour défendre la liberté d’expression, c’est sans doute pour beaucoup une façon d’exprimer un ressentiment. Nombreux sont ceux qui peuvent ne pas vouloir déclarer leur adhésion, moins par fondamentalisme que parce qu’ils ne se perçoivent pas en situation d’égalité et qu’ils se sentent humiliés.

Le gouvernement vient d’annoncer une série de mesures. Qu’en pensez-vous ?

On est un peu abasourdi devant tant d’annonces alors qu’on sait que ces problèmes existent depuis longtemps. La difficulté est de faire la part entre ce qui va relever de la politique symbolique du pur discours et ce qui va avoir une traduction concrète. Concernant la carte scolaire, on peut faire des changements dans les critères de dérogation au niveau national mais on sait que la construction de la mixité se joue essentiellement au niveau local. Sur la laïcité, il y a des propositions qui vont dans le bon sens mais qui demandent du contenu. En même temps, il faut éviter de donner à l’école une responsabilité excessive et de minimiser le travail essentiel des autres institutions.

*L’école de la périphérie, Agnès Van Zanten, PUF 2001 (2ed. avec une nouvelle postface, 2012).

L’ensemble du dossier :
- Présentation du dossier
- Devant les élèves : Paroles d’enseignants
- Hélène Romano : « Faire un temps fondateur d’une nouvelle cohésion collective »
- Note du CNESCO : « École : le défi de la mixité sociale et ethnique »
- Agnès van Zanten : « La mixité se joue essentiellement au niveau local »
- Histoire : La laïcité mais laquelle ?
- Hicham Benaïssa : « La loi de 1905 est une loi de liberté »
- Benoît Falaize : « Expérimenter les valeurs, sinon c’est du catéchisme »