Présentation

Publié le 11.09.17

L’apprentissage des fondamentaux serait l’alpha et l’omega d’une école de la réussite de tous les élèves. À peine nommé, le ministre de l’Éducation cherche à imposer des choix pédagogiques inspirés par les neurosciences. Les enseignants ont toujours enseigné les apprentissages de base, en sachant qu’il n’existe pas de recette miracle et en usant de leur liberté pédagogique.

"Il faut impérativement ancrer les compétences fondamentales dès les premières années d’école. Or on sait, grâce à des recherches nationales et internationales de très haut niveau, qu’il existe un spectre de méthodes qui fonctionnent. L’impératif n’est pas d’imposer des méthodes mais d’éclairer les professeurs, notamment au travers de la formation initiale et continue que j’entends renouveler. » Fraîchement nommé ministre de l’Éducation nationale, Jean-Michel Blanquer s’est empressé d’exposer ses bonnes idées pour l’école, comme ici dans une interview donnée au journal La Croix le 29 juin dernier.
Le ministre tient des propos qui passent mal. Certes, il semble vouloir ménager les enseignants, affirmant ne chercher à rien « imposer », mais quand même, la liberté pédagogique des enseignants ne semble pas le préoccuper plus que ça.
À l’instar de la polémique ouverte à l’époque de Gilles de Robien (dont il était le directeur adjoint de cabinet) sur les méthodes d’apprentissage de la lecture en 2005, le nouveau ministre s’appuie sur les travaux de neuroscientifiques pour imposer des choix, la méthode syllabique par exemple. Il convoque notamment Stalislas Dehaene qui, en observant le fonctionnement du cerveau, en déduit quelles sont les bonnes pratiques, pour imposer des choix pédagogiques.
Mais aujourd’hui, le ministre qui a forgé son projet au sein de l’institut Montaigne, un groupe de réflexion d’inspiration libérale avant de le développer dans L’école de demain, son livre-programme paru en octobre 2016, laisse entendre que l’école et les enseignants ont oublié ce qu’étaient les fondamentaux – l ire, écrire, compter –, et qu’au fond, ils n’appliqueraient pas de bonnes méthodes.

La liberté pédagogique d’abord #

Certes, les neurosciences ont leur utilité. Mais faire croire que c’est par des pratiques uniformes et standardisées qu’on peut construire l’école de la réussite de tous les élèves est plutôt risqué. Comme l‘ont montré les travaux d’Olivier Houdé, spécialiste de la psychologie du développement et de l’éducation de l’enfant, comprendre comment fonctionne son cerveau quand il apprend aide à le stimuler, à adapter certaines séquences, mais bien d’autres interactions entrent dans le processus d’apprentissage. Vouloir que tous les enfants sachent lire à la fin du CP est une belle ambition. Mais lire, ce n’est pas seulement déchiffrer le code, c’est aussi comprendre le sens, devenir lecteur expert, producteur d’écrit. Cela se construit avec le temps, d’où sans doute la pertinence de la notion de cycles. Et pour y parvenir il faut aussi savoir tâtonner, trouver le biais qui permettra à l’élève d’accéder à la compréhension. Bref, les enseignants ne sont pas les exécutants de tâches préétablies. Il faut s’appuyer sur leur expertise, leur professionnalité, ne pas entraver leur liberté pédagogique.

Le pays qui accorde le plus de temps aux fondamentaux #

Dire que l’école n’en fait pas assez dans l’enseignement des fondamentaux, c’est franchement une contre-vérité. Les volumes horaires consacrés au lire-écrire-compter dans les programmes sont clairement à la hausse en français et en très légère diminution en mathématiques depuis 1980. Et, dans la même période le temps de classe hebdomadaire des élèves a diminué. Alors c’est vrai, le taux d’élèves en difficulté à la fin du primaire ne diminue pas, le poids des inégalités sociales pèse toujours autant sur la réussite des élèves, mais le temps consacré à ces matières d’enseignement ne saurait en être la cause. La preuve, d’autres pays qui en font moins, ont de meilleurs résultats aux comparaisons internationales. C’est le cas de l’Allemagne. D’un Land à l’autre, le volume horaire qui y est consacré est nettement inférieur à celui de la France. Mais après avoir connu des résultats déplorables à PISA en 2000, le système éducatif allemand a engagé une réforme qui a remporté l’adhésion de tous. Elle s’appuie sur l’autonomie des élèves et la liberté pédagogique des enseignants. L’Allemagne en récolte aujourd’hui les fruits. « Il est paradoxal que ce débat soit particulièrement vif dans notre pays. C’est nous qui accordons le plus de temps aux fondamentaux », souligne l’historien de l’éducation Claude Lelièvre.
« Mais n’en déplaise aux conservateurs qui font régulièrement cette proposition dans leurs programmes politiques, la solution n’est manifestement pas dans l’augmentation du temps d’enseignement », dit-il. « Il faut examiner les difficultés réelles au plus près du terrain », pointant par exemple les inégalités de résultats selon les territoires. Pour l’instant, si le ministre affiche des intentions, sa mesure phare de la rentrée, les CP à 12 en REP+, n’a pas été accompagnée. Mais les formations qu’il prévoit de mettre en place sont basées sur les neurosciences. S’il y en a un que la polémique naissante agace, c’est Michel Lussault. Le président du Conseil national des programmes n’en démord pas, « aucun programme de l’école n’a jamais abandonné ce que certains appellent les fondamentaux. Je n’ai jamais vu non plus un professeur des écoles se désintéresser des apprentissages de base ». Ce débat ne répond pas aux enjeux de l’école aujourd’hui. Mais surtout, « les fondamentaux sont beaucoup plus larges que ce que l’on veut bien en dire. Dans notre société contemporaine on peut et on doit avoir des ambitions plus fortes. Lire, écrire, parler, comprendre le langage, compter, mesurer, se repérer, observer, commencer à acquérir la maîtrise de son corps et d’expressions plastiques, savoir se comporter en groupe ».

Laisser les enseignants enseigner #

Des enseignants réduits au rôle d’exécutants, chargés d’évaluer, de rendre compte et de mettre en œuvre les méthodes "efficaces" ? Un métier simplifié recentré sur le lire, écrire compter avec obligation de résultat ? C’est le paradoxe d’une rentrée des classes où le ministre ne cesse de promettre confiance et autonomie aux professeurs d’école tout en prétendant leur ouvrir les yeux sur les chercheurs qui doivent les guider, les bonnes et mauvaises pratiques, les dispositifs à privilégier aux dépens d’autres. Pour le SNUipp-FSU, les enseignants, désormais formés à Bac +5, sont des professionnels capables de faire des choix individuels et collectifs, concepteurs en toute liberté pédagogique de leurs enseignements. Cela suppose que l’on respecte le temps long de l’école, en la mettant à l’abri des revirements permanents et des injonctions intempestives. Se former tout au long de sa carrière, travailler en équipe pour permettre le regard croisé et l’échange des pratiques, élargir son horizon professionnel en se confrontant régulièrement avec tous les aspects de la recherche en éducation, tels sont les leviers à privilégier pour progresser vers la réussite de tous les élèves.

Le dossier sous format Pdf ici.

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