Compétences psychosociales, ça sort d’où !
Mis à jour le 17.03.26
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Récemment apparues dans les programme, un flou demeure sur les raisons de leur entrée à l’école.
Elles ont fait leur apparition en tant que telles dans les programmes en 2024 et vont concerner toutes les disciplines à la prochaine rentrée. Pour autant, un flou demeure sur les raisons de leur entrée à l’école et sur leurs finalités en termes d’éducation.
Les compétences psychosociales (CPS) ont fait leur apparition de manière explicite dans les programmes de mathématiques, d’EMC et d’EVAR en 2024 mais, alors que le ministère prépare leur élargissement à d’autres disciplines, elles restent un objet à enseigner mal identifié. Pour y voir plus clair, peut-être faut-il chercher à savoir comment elles ont fait leur apparition à l’école.
Pour comprendre d’où elles sortent, il faut remonter en 1994 et traverser les Alpes pour se rendre à Genève au siège de l'Organisation mondiale de la santé. C’est en effet l’OMS qui les a définies dans son plan d’action en faveur de l’environnement et de la santé en Europe, comme étant « la capacité d’une personne à faire face efficacement aux exigences et aux défi s de la vie quotidienne, (…) à maintenir un état de bien-être psychique et à le démontrer par un comportement adapté et positif lors d’interactions avec les autres, sa culture et son environnement ».
“Les enseignant·es n’ont pas attendu les nouveaux programmes pour travailler le vivre ensemble’’
Si dans les années 1970 les pays anglo-saxons avaient devancé les préconisations de l’OMS, en France c’est à travers un rapport de Santé publique France publié en 2021* que leur importance est affirmée. Cette agence reprend les classifications de l’organisation mondiale qui distingue trois types de compétences : émotionnelles, sociales et cognitives.
De son côté, le ministère de l'Éducation nationale s’appuyant sur une étude américaine de 2011 conduite par Joseph Durbak, de l’université de Chicago dont les travaux portent sur l’apprentissage socio-émotionnel, et sur une analyse de la Depp portant sur le sentiment d’efficacité scolaire chez des élèves de 6e, affirme dans une note** disponible sur Éduscol que les CPS ont « un impact positif sur les résultats scolaires » et « permettent de développer des sociabilités scolaires. »
DANS LES PRATIQUES ENSEIGNANTES DEPUIS 30 ANS
Pour autant, les enseignant·es n’ont pas attendu les nouveaux programmes pour travailler le vivre ensemble. Des pratiques déjà installées dans le quotidien des classes contribuent grandement à l’acquisition de ces savoir-être : les activités coopératives et toute forme de coopération entre pairs, les séances sur la gestion des émotions ou sur l’empathie, les débats philo ou réglés…
Dans sa classe à double niveau CM1/CM2 à Saint Julien de Chedon (41) Laurent Valgresy a adopté un fonctionnement en tutorat dans lequel chacun, chacune est à un moment ou à un autre un expert, une experte. Dans la classe maternelle de Pauline Courraud à Rivarennes (37), on apprend à maîtriser les émotions et à régler des conflits en jouant des saynètes.
En fait, sans être nommées en tant que telles, elles sont présentes depuis trente ans dans les programmes : importance du plaisir d’apprendre en maternelle dès 1995, « favoriser l’expression des ressentis, des émotions » en 2002 ou « éprouver de la confiance en soi » en 2008... Tous ces « savoir-être » participent à l'apprentissage des savoirs. Avec les nouveaux programmes, elles sont systématiquement convoquées. Mais un fl ou demeure sur leurs finalités. Leur mise en œuvre interroge, tout comme leur évaluation. « Estime de soi, empathie, gestion de conflit... les attendus derrière chaque terme sont aussi très subjectifs » souligne Laurence Caumont, maîtresse de conférence en science de l’éducation.
NORMALISATION DES COMPORTEMENTS OU ACQUISITION DES SAVOIRS
Les programmes se bornent en effet à indiquer en quoi telle ou telle discipline contribue à leur acquisition quand les projets des nouveaux programmes actuellement en consultation ne sont pas plus explicites. Par exemple l’enseignement de l’histoire-géo au cycle 2 permet à l’élève de « construire sa citoyenneté et ses compétences psychosociales. » Celui des langues vivantes « favorise le développement des compétences psychosociales des élèves ». L’EPS « participe au développement des compétences psycho-sociales »...
À cela s’ajoute un point de vigilance, la mise en avant des CPS ne viserait-elle pas la normalisation des comportements, non par une adaptation de l’école aux élèves mais par la mise en conformité de l’élève à ce qu’on attend de lui ? « La notion de compétence provient des travaux sur l’employabilité au sein des entreprises, l’appliquer à l’éducation est problématique. On veut former les individus à accepter leurs échecs ou à se comporter toujours en positif avec tout le monde », prévient l’ancien membre du Conseil supérieur des programmes Denis Paget. À l’école, ces « compétences» devraient être avant toute chose au service de l’acquisition des savoirs et d’une émancipation collective.
*Développement des compétences psychosociales des enfants et des jeunes : un référentiel pour favoriser un déploiement national, Béatrice Lamboy, 2021
** Les CPS, pourquoi et comment les développer ? Les principaux effets déterminants.
SOMMAIRE :
- Une préoccupation internationale de santé publique : éclairage sur les compétences psychosociales vues par l'OMS*
- Le conflit en jeu : reportage en maternelle à Rivarennes où les élèves apprennent à identifier leurs émotions
- “CPS, y a-t-il nécessité à les évaluer?” : 3 questions à Laurence Caumont, maîtresse de conférence en sciences de l’éducation
- Au quotidien à St-Julien : reportage avec des élèves de CM1/CM2 qui travaillent les compétences psychosociales en coopérant
- “Les compétences psychosociales ne sont pas des savoirs objectifs” : interview de Denis Paget, ancien membre du conseil supérieur des programmes et professeur de lettres.