“Les compétences psychosociales ne sont pas des savoirs objectifs”

Mis à jour le 17.03.26

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Interview de Denis Paget, ancien membre du conseil supérieur des programmes et professeur de lettres.

Denis Paget

QUELLE PLACE ONT LES COMPÉTENCES PSYCHOSOCIALES À L’ÉCOLE ?

On ne peut pas enseigner sans en même temps éduquer. Il importe de prendre en compte tout ce qui touche au comportement humain car l’école, la classe sont des micro sociétés. Il y a à la fois une espèce d’urgence à placer la question de l’éducation de la personne au cœur de la formation des enfants et des jeunes, et en même temps beaucoup d’incertitudes sur ce qu’on en attend et sur les objectifs qu’on se fixe. C’est sans doute cette préoccupation qui a poussé le ministère à accorder une certaine importance aux compétences psychosociales dans les derniers programmes, même s’il n’y a pas nécessairement accord ni sur la définition de ces soi-disant compétences, ni sur le choix de ces compétences à travailler à l’école.

De plus, le terme compétence est très mal choisi. Quand on est compétent en mécanique, c’est qu’on a des connaissances qu’on applique pour réparer les moteurs. Les compétences psychosociales ne sont pas des savoirs objectifs qui reposeraient sur des vérités. C’est plutôt ce que j’appellerais des « savoirs relationnels », c’est-à-dire comment un individu se comporte dans un milieu de socialisation et comment il fait sienne la nécessité de travailler avec les autres. Cela relève plus de facultés éthiques, morales ou civiques.

QUELLES SONT LES INTENTIONS DU MINISTÈRE ?

La notion de compétence provient des travaux sur l’employabilité au sein des entreprises, l’appliquer à l’éducation est problématique. On veut former les individus à accepter leurs échecs ou à se comporter toujours en positif avec tout le monde. Or, ce n’est pas possible et c’est normal ! On peut être indigné, solidaire ou révolté par l’injustice. Les choix qui sont faits privilégient certaines compétences par rapport à d’autres dimensions morales, civiques, voire politiques.

Privilégier par exemple l’empathie ou la résilience renvoie surtout au comportement individuel et pas du tout au comportement social. Cette vision individualisante est très en rupture avec ce qu’est l’école. L’école, c’est à la fois la formation de la personne et sa socialisation au sein de la classe et de l’établissement scolaire. Centrer les compétences psychosociales uniquement sur l’apparence des individus au sein de la société entraîne une normalisation laissant de côté des pans entiers de la formation du citoyen.

“Privilégier l’empathie ou la résilience renvoie surtout au comportement individuel et pas du tout au comportement social.”

QUELS SAVOIRS RELATIONNELS DÉVELOPPER À L’ÉCOLE ?

Il faut arriver à concilier l'apprentissage de connaissances par l’individu et le processus collectif qui le permet, c’est-à-dire s’introduire à la vie publique avec la microsociété que représente la classe. « Faire comprendre aux élèves qu’ils ne sont pas le monde » comme le dit la philosophe Cynthia Fleury. Combattre l’illusion de la toute puissance et « le naufrage victimaire », le ressentiment, l’amertume, le désir de vengeance, à l’origine des violences scolaires.

C’est mettre en place une vraie éducation morale et civique qui passe par une réflexion sur des valeurs politiques et morales. C’est aussi développer des solidarités, faire valoir la justice contre l’injustice ou encore se révolter contre des choses qui paraissent indignes... Apprendre aux élèves à renoncer au mimétisme. Il importe également de mettre des mots sur ce qu’est la générosité, la sensibilité, l’humour, la compassion… des termes qui traduisent le champ des émotions et des relations.

QUELS SONT LES BIAIS DES PROGRAMMES ?

Les nouveaux programmes sont indigents sur ces fameuses « compétences » parce que " finalement, il disent qu’il faut les enseigner mais sans jamais se préoccuper des pédagogies qui permettraient de les mettre en œuvre. Il ne suffi t pas d’énoncer qu’on va travailler sur l’empathie sans la création des conditions d’un dialogue symbolique.

Les programmes de 2015 parlaient de « cultures » de la sensibilité, du jugement, de l’engagement, de la règle et du droit. C’est tout un système de valeurs : savoir respecter l’humain, les autres, savoir collaborer même avec celles et ceux qu’on n’aime pas, savoir débattre... Il ne suffit pas d’affirmer des principes, tout cela s’apprend par des situations vécues et éprouvées.

A lire également dans ce dossier :

  • Une préoccupation internationale de santé publique : éclairage sur les compétences psychosociales vues par l'OMS
  • Le conflit en jeu : reportage en maternelle à Rivarennes où les élèves apprennent à identifier leurs émotions
  • “CPS, y a-t-il nécessité à les évaluer?” : 3 questions à Laurence Caumont, maîtresse de conférence en sciences de l’éducation
  • Au quotidien à St-Julien : reportage avec des élèves de CM1/CM2 qui travaillent les compétences psychosociales en coopérant


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