“Pour l’art, pour le peuple”
Mis à jour le 24.06.26
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Le Théâtre du Peuple de Bussang lie divertissement et culture depuis plus de 130 ans
Ancré au cœur des Vosges, le Théâtre du Peuple de Bussang lie divertissement et culture avec projet de territoire depuis plus de 130 ans et s’ouvre vers l’école primaire.
Tout commence par une histoire. « Un théâtre à la portée de tous les publics, un divertissement fait pour rapprocher les hommes et gommer les clivages sociaux et culturels. » C’est ainsi qu’en 1895, Maurice Pottecher, écrivain, et Camille de Saint Maurice, comédienne, las du milieu intellectuel parisien, quittent la capitale et s’engagent pour bâtir le “Théâtre du Peuple”. Bourgeois et bourgeoises du coin, villageois et villageoises, ami·es de Paris et touristes sont ainsi convié·es à Bussang, petite commune au creux des montagnes vosgiennes, desservie à l’époque par le train.
Au départ, simple scène rustique en bois construite dans une prairie, le lieu se couvre au fil des ans. La population locale s’investit dans la construction de ce grand chalet, le rebâtit après les guerres, participe à la création des décors ou des costumes mais aussi à l’administration et aux représentations. Dès le départ, les pièces de Maurice Pottecher sont jouées par des comédiens et comédiennes professionnelles ainsi que par des membres de sa famille ou des ouvriers et ouvrières des usines locales, instaurant durablement la traditionnelle participation d’amateurs et d’amatrices. Mais la fermeture des entreprises et une démographie en baisse dans les années 1970-80 ont alors érodé la fréquentation. Désormais, ce sont pourtant 25 000 billets qui sont vendus chaque année sans coup férir.
Lors du jubilé de 2025, la directrice Julie Delille introduisait les célébrations en déclarant : « ce qui nous lie, c’est ce que nous partageons en vivant ici. C’est un territoire, c’est un village, des montagnes, des forêts, des chemins et… un théâtre ». Et quel théâtre ! Au fond du plateau, une double porte coulissante dévoile les versants de la montagne, un hêtre au premier plan. Cette particularité survit aux temps et participe à la célébrité du bâtiment classé monument historique en 1975. Colette Malaisé, fidèle spectatrice venant de la vallée voisine du Hure, se souvient d’un soir où en plein tumulte de la pièce « les portes s’ouvrent lors des craquements d’un orage l’imbriquant dans la dramaturgie ». Cette trouée vers la nature n’est pas un simple décor, elle s’accorde avec les valeurs premières d’un théâtre inhérent à son territoire.
TRANSMETTRE
Charlotte Colin, PE habitante de Bussang dont le grand-père était machiniste, se rappelle émue de l’enfant émerveillée qu’elle était, qui venait avec sa couverture et ses coussins, ou encore des photos de classe prises sur le site : « ce théâtre, c’est d’abord un espace pour nous ». Elle fait partie du “groupe d’amateurs” et vient de devenir membre de l'association gestionnaire. Elle poursuit également cette volonté de passation intergénérationnelle en impliquant sa classe dans le projet artistique et culturel Murmurations, autour du monde des oiseaux. Un thème d’une évidence sensible si on se pose quelques minutes à l’orée de la forêt, dans “la clairière aux abeilles” qui offre un écrin à la vieille bâtisse enveloppée par le chant des mésanges et des merles. Peut-être même des alouettes lulu puisque le Parc naturel du Ballon des Vosges, partenaire du théâtre, œuvre à la protection des oiseaux rares ou menacés. Menée avec cinq classes primaires des alentours, le projet s’inscrit dans les missions de transmission revendiquées par le théâtre.
FÉDÉRER
« Tout commence par une histoire », c’est ainsi que Alix Fournier-Pittala et Sandrine Pirès, artistes associées et complices du Théâtre du Peuple, introduisent le stage regroupant des enseignantes des écoles participantes, dans la “salle de la Popote”, ancien relais de poste annexe du théâtre. Après une écoute concentrée et une présentation par Alix du théâtre comme « une curiosité à l'impromptu » ou « un ratage émancipateur », les stagiaires sont embarquées pour une journée d’expériences théâtrales. « Arrête de jacasser… » improvise Marie Clotilde Étienne, phrasé tombant et bras ballants, à sa voisine Murielle Broqué. Cette dernière lui lance sur un ton piqué et sec, butant sur les consonnes : « Tatatatata… Si je jacccasse, ttttoi, tu ppppiapiapia-pialles ».
Le lendemain, Sandrine, directrice de la Cie Le Gourbi bleu, adaptera avec les élèves de PS et MS de Murielle une partie des exercices partagés, virevoltant entre écoute mutuelle, expression corporelle et premiers dialogues. « Ce stage enlève l'appréhension que peuvent avoir les enseignantes de cette activité parfois déstabilisante » explique-t-elle. « Pratiquer en amont, c’est créer un climat de confiance au-delà d’un simple partenariat formel, c’est changer la posture. C’est recevoir, partager de manière horizontale. Le théâtre c’est l’art d’être en relation, ce qui nous met en société », rendant vivante la devise inscrite au fronton du théâtre : « Par l’art. Pour l’humanité ».
« Chaque projet est une occasion de coopérer entre acteurs du territoire, de créer sur mesure, d’essaimer » précise Héloïse Erhard, chargée de relation avec le public. Parcours de pratiques et d’écritures artistiques avec les établissements scolaires, sensibilisation aux métiers du spectacle, accueil de résidences artistiques, stages de formation, tournées itinérantes, visites médiatisées… débordent ainsi la saison estivale et son festival réputé. Lors du jubilé, seize associations du village et des communes alentour, artistes et équipe du Théâtre du Peuple y ont participé. Elles continuent de se réunir en commissions pour définir des actions au fi l de l’année. Un bal se prépare pour la fin juin… Pour Julie De-lille, « dans ce monde qui change, l’utopie a encore sa place ». Bussang s’en imprègne.
BUDGET EN BAISSE, PROGRAMME MAINTENU
Administré par une association, le Théâtre du Peuple vit à 50% grâce à l'autofinancement et au bénévolat « sans lequel il ne pourrait pas fonctionner ». L’autre source de financement, les subventions, devient précaire avec une baisse générale de la participation de l’État et des collectivités, à l’exception notable de la commune de Bussang qui a augmenté sa dotation. La volonté est cependant de maintenir les actions locales annuelles et le festival qui présente cette année, du 16 juillet au 28 août, Héritier des brumes, la folle histoire du théâtre du peuple. Un feuilleton théâtral en six épisodes écrit pour les 130 ans du Théâtre du Peuple. Ainsi que plusieurs autres pièces et manifestations dont les Journées du matrimoine, les 12 et 13 septembre, autour de la figure de Camille Claudel.
BOURGEON BUSSENET
Le “Bourgeon Bussenetc est une expérimentation collective faisant dialoguer arts, sciences et citoyenneté. Elle s’inscrit dans la démarche du philosophe Bruno Latour visant à redonner du pouvoir d’agir là où l’on vit. Dans un premier temps, une conférence théâtralisée “Le Théâtre, le Peuple et le Territoire” a restitué une enquête sociologique de Anne Labrit en avril 2025. Selon elle, le rapport entre les bussenets et bussenettes et leur théâtre reste ambivalent : entre sentiment de dépossession (des pièces jugées parfois élitistes, des choix auxquels ils ne sentent pas associés…) et un attachement très fort et des souvenirs émus. Aujourd’hui, les liens entre théâtre et territoire se réinventent autour de l’héritage de l’eau à Bussang : source de la Moselle, ancienne exploitation d’eau, ancienne cité thermale. Un travail de type “écobiographique”, racontant leur histoire en lien avec le vivant, rassemble ainsi citoyen·nes, artistes, chercheuses et chercheurs pour élaborer un état des lieux et les enjeux autour des eaux de la commune. Avant de nouvelles restitutions aux formats créatifs divers.