Mayotte : langues plurielles

Mis à jour le 18.03.20

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Reportage là où la langue française peut s’apprendre à l’école dans le cadre des UPE2A.

C’est à M’Tsapéré, dans les quartiers sud de Mamoudzou, que se niche l’école élémentaire Bonovo. Les pluies de la nuit de mousson ont laissé d’énormes flaques rouges dans les rues et dans la cour de l’école. Chaleur ou rotation (pour 1/3 des écoles) oblige, la classe commence à 7h à Mayotte. C’est ici que débute la journée de Sophie Lemoine, l’une des trois enseignantes en charge de l’UPE2A (unité pédagogique pour élèves allophones arrivants) de la circonscription de Mamoudzou centre. Cette école qui accueille 430 élèves est classée Rep+. Une fois les élèves « extraits » de leur classe, la petite cohorte s’installe dans la salle dédiée à l’accueil des enfants nouvellement arrivés. Même si certains sont arrivés depuis plusieurs années, ils n’ont jamais été scolarisés et doivent tous se familiariser avec le français, langue seconde ou de scolarisation (FLS).

Rapprocher le français de leur quotidien

« Quel jour sommes-nous aujourd’hui ? », interroge l’enseignante. Ses six élèves répètent « aujourd’hui »... elle traduit « leo » en shimaore. Quelques notions de toutes les langues maternelles des enfants qui fréquentent l’école sont indispensables. Ce matin ils sont tous d’Anjouan, île des Comores située à 70 kilomètres de Mayotte.
Leur langue maternelle, le shindzuani, est très proche du shimaoré parlé à Mayotte. Les langues comoriennes sont d’origine bantoue, ce qui n’est pas le cas du kibushi, langue malgache parlée dans le nord de l’île. Sophie revient sur le vocabulaire quotidien de la nourriture et de la table qu’elle a abordé en cette période 2 : à l’aide d’un sac à voulé*, de documents plastifiés avec les images et les mots, mais aussi de son petit marché personnel, la maîtresse montre les objets, les fruits et les légumes que les élèves doivent nommer. Amédée désigne le couteau sur la feuille puis sa graphie. La serviette en tissu donne lieu à une digression habile « où la maman d’Anfouati avait acheté du tissu l’autre jour ? » demande Sophie. « Au marché de Sada » s’exclament-ils. Quelques erreurs entre sel, poivre, huile et vinaigre que l’enseignante répare à l’aide de quelques mots en shimaore et d’explications culinaires « natcha, l’huile, qu’est-ce qu’on cuit avec ? ». Après avoir retrouvé et recopié les mots des fruits et légumes, le jeu de loto, où se glissent les structures linguistiques j’aime, je n’aime pas, j’aime aussi, j’aime beaucoup... clôt la séance sur la victoire d’une Adija rayonnante.

Mayotte UPE2A

Des conditions difficiles

Des conditions plus précaires perturbent le travail de Sophie et des élèves à Doujani 1 dont les bâtiments sont vétustes et les abords boueux. Une nouvelle école est en construction. Sophie et ses élèves partagent un local sans fenêtre avec la photocopieuse. Ils se présentent et décrivent leurs habits. On est déjà dans les objectifs de la période 3. Mais aussi ceux qu’ils portaient hier, puis les beaux habits qu’ils et elles porteront demain, meso rappelle l’enseignante en insistant sur le futur, jour de prière dans cette île qui compte 95 % de musulmans. Ce matin, la menthe sent le « Colgate » pour Nasra et le thon en boîte est « très délicieux » pour Roihamati. Après les jeux éducatifs et la chanson de l’alphabet, Rayma chante « l’enfant et l’oiseau » comme en métropole. À Doujani 2, comme à Doujani 1, l’école pratique une rotation sur la semaine ou par période. Par manque de locaux, les élèves viennent soit le matin, soit l’après-midi. Ceux suivis ce midi par la maîtresse viennent d’arriver et rentreront chez eux au soleil couchant. Poésie en français ou en shimaoré pour commencer. Naël et Roiim reconstituent des phrases en découpant des étiquettes pendant que Fatoumata, Natacha et Roïbouan développent leurs compétences graphiques.

Des moyens insuffisants

Sophie suit une centaine d’élèves référencés répartis sur les trois écoles, dont une cinquantaine en « extraction », uniquement en cycle 3 et nouvellement scolarisés ou depuis un an. Les CP et CE1 dédoublés, en fait deux enseignants par classe, crise du logement scolaire oblige, ne bénéficient pas du dispositif. « Même si le dispositif existe depuis un moment à Mayotte, le recensement des élèves dans la première période n’est pas toujours facile. » explique-t-elle. « J’établis un tableau de bord du suivi des élèves qui
est transmis au CASNAV** avec lequel nous travaillons étroitement. Il assure nos formations et des mercredis de travail avec des collègues. Au niveau de la circonscription, nous nous réunissons régulièrement entre enseignants spécialisés pour élaborer et mutualiser nos documents de travail et constituer un pôle ressources pour les équipes enseignantes ». Une goutte d’eau dans l’océan compte tenu des besoins : le français n’est pas la langue maternelle pour plus de 90 % des enfants scolarisés à Mayotte, 50 % de la population a moins de 17 ans et il y a plus de 9 000 naissances par an sur l’île.

*barbecue traditionnel organisé sur la plage.
**centre académique pour la scolarisation des nouveaux arrivants et des enfants du voyage.

Interview

Sylvie Malo

Sylvie Malo Responsable du CASNAV/Mayotte.

Quelles sont les compétences du CASNAV ?

Le CASNAV est le centre de ressource et d’expertise pour l’organisation de la scolarité des élèves allophones nouvellement arrivés et l’accompagnement des équipes dans les domaines du FLE/FLS/français de scolarisation, de la différenciation pédagogique, du plurilinguisme et de l’interculturel. Il s’inscrit dans une démarche inclusive. Il a développé des partenariats avec 30 associations pour repérer les jeunes arrivants, préparer ces derniers aux diplômes (CFG, DNB) et offrir des formations aux bénévoles et salariés.

Quels défis pour Mayotte ?

Le CASNAV doit relever un double défi. Accueillir et accompagner à la scolarisation un nombre important de jeunes nouvellement arrivés sur le territoire, dans un contexte de massification relativement récente d’accès à l’éducation et de saturation des effectifs dans les écoles et les établissements. Mais aussi accompagner les PE des classes « ordinaires » et les équipes sur les questions de maitrise de la langue par la diffusion des pratiques et stratégies FLS au service de tous les élèves. Une recherche-action pour l’alphabétisation des adolescents encadrée par deux enseignantes chercheuses est en cours afin de construire des outils pédagogiques spécifiques répondant aux besoins du territoire.

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