LES “COLOS” EN PÉRIL

Mis à jour le 24.06.26

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Supports d’apprentissages complémentaires de l’école et de mixité sociale, les colonies de vacances sont mises à mal par le désengagement de l’État.

90 ans après les congés payés et 150 ans après leur invention, les séjours de vacances collectifs pour enfants et jeunes, autrement dit les colonies de vacances, sont en 2026 au cœur d’un paradoxe social. La récente enquête de la Jeunesse en plein air (JPA) et de ses partenaires associatifs* souligne combien elles sont soutenues par la société civile. Trois quart des Français·ses en ont une “bonne image”, en particulier celles et ceux qui les ont déjà fréquentées enfant (92%) ou la tranche des plus jeunes adultes (89% pour les 18-24 ans). Une écrasante majorité souligne leur intérêt éducatif pour les enfants.

Et pourtant, la fréquentation des séjours ne cesse de décroître et seulement 60% des répondant·es à la JPA pensent qu’ils correspondent aux envies des enfants d’aujourd’hui. Le développement des “colos” connaît son âge d’or après la Seconde guerre mondiale, en faveur d’une jeunesse qui a subi les privations de l’occupation. Dans les années 1930, sous l’impulsion des municipalités, des mouvements laïques et du Front populaire, elles s’étaient déjà éloignées des principes hygiénistes et sanitaires de la fin du XIXe siècle. Pendant les Trente Glorieuses, des millions d’enfants fréquentent ainsi des colonies devenues laboratoires d’émancipation et surtout d’une mixité sociale que n’obtient pas toujours l’école qui, parce qu’elle est sectorisée, reproduit l’homogénéité sociale des habitats et des territoires.

DES COMPLÉMENTS À L’ÉCOLE

Au-delà de la découverte d’environnements inédits, les séjours collectifs avec nuitées confrontent à l’altérité dans un contexte coupé de la cellule familiale et du milieu social d’origine. Mise en responsabilité, réflexion collective et coopération forment par l’expérience à la vie démocratique et à l’égalité au sein du groupe de pairs. Ces savoir-faire spécifiques, fondés sur la prise en compte des envies et besoins des enfants, sont à ce point complémentaires des savoirs scolaires qu’ils valent aux colonies le titre “d’œuvres complémentaires de l’école publique”. Les valeurs de l’éducation populaire, comme le “toutes et tous capables”, y font écho aux principes des pédagogies actives que l’éducation nouvelle introduit parallèlement à l’école.

Mais à l’amorce des années 1980/1990, ce modèle social et éducatif universel subit les coups de boutoir de l’expansion du marché du loisir de consommation. Tandis que les municipalités renoncent à leurs centres de vacances face aux coûts engendrés par les normes modernes, qu’une crise de confiance sécuritaire accentue la frilosité des familles et que s’installe la concurrence des loisirs à domicile, des entreprises privées appliquent des logiques de marketing, ciblant des clientèles.

INDIVIDUALISATION DES LOISIRS

L’accès aux colonies bascule en marqueur de différenciation de classe, les séjours linguistiques ou thématiques de prestige atteignant des tarifs prohibitifs, réservés aux classes économiquement supérieures. Transformée en produit récréatif, la “colo” s’individualise et se différencie selon le capital économique et culturel des parents. Cette évolution est amplifiée par l’actuel désengagement budgétaire de l’État. Aux subventions pérennes des organismes permettant une réduction des tarifs, l’État substitue désormais une aide individualisée à la demande, à l’instar du “Pass Colo” et une logique de contractualisation par projets qui précarise infrastructures et emplois associatifs. Alors que, dans une société qui se polarise, l’utilité publique du “vivre ensemble” des colonies de vacances est plus que jamais nécessaire, le risque d’asphyxie financière des associations complémentaires de l’école ne semble laisser comme horizon aux enfants des familles populaires que l’entre-soi du lieu de résidence.

* « Regards des Français sur les séjours de vacances collectifs pour les enfants et les jeunes », juin 2026

L’apprentissage de la vie démocratique

Interview d'ANNE CARAYON, directrice générale de la Jeunesse en plein air (JPA)

QU’APPORTENT LES COLONIES DE VACANCES ?

L’apport principal est d’apprendre à vivre avec autrui, se sociabiliser et développer ses compétences relationnelles mais aussi son autonomie dans un autre milieu. C’est aussi se découvrir soi autrement, quand l’enfant introverti en famille se révèle bout-en-train en séjour. L’apprentissage de la vie démocratique fait des adultes globalement plus tolérants, ouverts aux différences et plus engagés dans la société que la moyenne.

Dans le contexte actuel, les enjeux portent aussi sur la santé mentale et physique. On revient au fondement historique des séjours pour favoriser l’activité en plein air et déconnecter les enfants des écrans et des réseaux sociaux. La complémentarité aux apprentissages scolaires ne réside pas tant dans la résolution d’un problème mathématique en construisant un cerf-volant, mais plutôt dans la capacité à prendre la parole dans un groupe, à oser donner son avis... Le sentiment de confiance acquis aide notamment à préparer le passage au collège. La mixité sociale élargit aussi la façon dont des enfants de milieu populaire se représentent le champ des possibles en matière d’études supérieures.

COMMENT FAIRE PARTIR TOUS LES ENFANTS ?

Les arbitrages budgétaires actuels ne sont pas favorables, entre la fin des “colos apprenantes”, du “Pass Colo” insuffisamment promu et des aides aux familles au plafond trop bas qui excluent la classe moyenne basse. Les freins financiers pour les familles pèsent sur les inscriptions pour l’été 2026, en recul. Le défaut de soutien financier de l’État aux organismes d’éducation populaire agréées et reconnues complémentaires à l’Éducation nationale génèrent des inquiétudes pour les structures elles-mêmes.

Le soutien des “prescripteurs” de séjours que sont les collectivités territoriales et l’école est également indispensable à la complémentarité éducative entre séjours collectifs, école et famille dont doivent bénéficier tous les enfants. D’autant que monte à bas bruit le repli d’enfants en sécurité dans le cocon familial et qui rechignent à lâcher leur téléphone pour découvrir personnes et environnements inconnus. Pour susciter cette envie, nulle recette miracle, mais il faut s’en donner les moyens. La jeunesse est-elle aujourd’hui une priorité de l’État ?

DES INÉGALITÉS D’ACCÈS

Davantage encore que les départs en vacances, les séjours en colonie sont aujourd’hui profondément marqués par les inégalités socio-économiques et culturelles*. En 2024, les enfants issus de familles dont le quotient familial (QF) est supérieur à 2 500 € partent trois fois plus souvent que ceux des ménages dont le QF est inférieur à 700 €. Toutes choses égales par ailleurs, le niveau de diplôme des parents est un second facteur déterminant. Plus d’un quart des parents ayant un diplôme égal ou supérieur à bac +5 font participer leur enfant de 11 ans à une colonie contre 11% seulement pour les parents ayant le baccalauréat.

Les expériences familiales passées font des parents davantage convaincus des bénéfices éducatifs et sociaux des colonies. Ainsi, 19% des parents partis dans leur enfance ont fait partir leur enfant contre 12% des parents n’étant jamais partis. Le premier motif de départ reste toutefois le souhait de l’enfant, cité par près de la moitié des parents. Mais celui-ci est plus marqué dans les familles aisées que dans les familles les plus modestes, pour qui percevoir une aide financière est aussi déterminant.

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