« Le ministre flatte ceux qui n’ont jamais accepté la démocratisation de l’école. »

Publié le 16.10.17

Michel Lussault, géographe, professeur à l’École normale supérieure de Lyon, a démissionné le 26 septembre du Conseil supérieur des programmes qu’il présidait depuis 2014, en désaccord avec le nouveau ministre de l’Éducation nationale Jean-Michel Blanquer.

Pourquoi avez-vous démissionné du Conseil supérieur des programmes ?

Depuis l’arrivée de Jean-Michel Blanquer, il y a une modification très sensible du mode de fonctionnement précédent. Alors qu’auparavant nous rencontrions la Dgesco et le cabinet chaque semaine, je n’ai eu qu’un contact avec le ministre le 1er août et il m’a tout de suite dit qu’il n’avait pas été favorable au départ à la création du CSP. Qu’il n’avait trouvé notre travail ni efficace ni convenable, qu’on avait été trop audacieux sur le fond et que s’il fallait conserver le CSP peut-être fallait-il lui trouver une mission différente, d’expertise, ce à quoi j’ai répondu que cela ne correspondait pas à l’esprit de la loi. Je pensais partir plus tard et de façon plus discrète mais ce qui a précipité ma décision, ce sont ses déclarations dans des journaux très marqués politiquement qui passent leur temps à dénigrer l’éducation, les professeurs, les finalités de l’école.

Vous avez déclaré que le ministre sert une certaine « clientèle politique », c’est-à-dire ?

Il y a une contradiction entre ce qu’il avait annoncé et ce qu’il fait. Il avait dit qu’il serait prudent, qu’il se donnerait le temps, qu’il évaluerait mais tout ce qu’il propose va dans le sens contraire, il prend des décisions de façon très dogmatique. Il ne cesse d’annoncer de son propre chef un certain nombre de modifications qui n’ont pas d’autre principe que d’essayer de dire à une partie de la population française : « On sort de l’école de la Refondation, on oublie les gouvernements précédents et on revient enfin à une équipe qui remet l’école sur les rails » en reprenant les recettes d’hier : les quatre opérations avant la fin du CE1, la focalisation sur le CP, les évaluations, la fin du prédicat, de la réforme des rythmes. Ce n’est absolument pas fondé sur une évaluation. Ce sont des signes en direction des nostalgiques d’une école qui n’a jamais existé. De ceux qui pensent que l’ « égalitarisme » a permis de casser l’école et son niveau, alors que démocratiser ce n’est pas égaliser, personne n’a jamais dit cela. Il y a de la production de légendes politiques.

Certains attribuent les difficultés de l’école aux « pédagogistes », qu’en pensez-vous ?

Cela traduit bien le dérèglement du débat politique en France autour de l’école. Je ne comprends pas qu’on puisse penser que la pédagogie soit une entrave à la qualité de l’éducation. Tous les grands fondateurs de l’école de la République depuis Ferdinand Buisson n’ont eu de cesse que d’insister sur la pédagogie. Alors il y a peut-être eu des dérives mais je pense au contraire qu’on a pêché par trop de didactique et manqué de pédagogie. Ce sont des discussions que l’on peut avoir mais ce que je ne supporte pas c’est que là, on ne discute plus on produit des dogmes. Et le ministre a une responsabilité là-dedans. Il veut la « réussite des enfants » mais qui peut penser que ceux qui s’occupent d’éducation, les pédagogues, les enseignants ne veulent pas la réussite des enfants ? C’est injuste et déloyal. Je ne connais que des enseignants qui veulent cette réussite.

Contre quelle vision de l’école vous élevez-vous ?

Le ministre flatte ceux qui n’ont jamais accepté la démocratisation de l’école. Depuis 70 ans et le plan Langevin Wallon, la question de l’ouverture du système de formation, de sa démocratisation, de l’allongement de la scolarité, de l’apprentissage pour tous quelle que soit leur origine est au cœur de politiques publiques. Cela a été scandé par de grandes réformes qui rétrospectivement étaient courageuses, comme celle du collège unique. Et la refondation de l’école de la République se plaçait dans cette ligne. Derrière le débat sur la qualité de l’enseignement, les pédagogues contre les républicains, il y a une mise en question de l’école pour toutes et tous. L’école que veulent ces promoteurs du retour aux fondamentaux est celle de la sélection, d’une évaluation à partir du CP qui permette de trier les enfants, de l’apprentissage dès 14 ans pour exclure les « mauvais sujets », des Fables de la Fontaine plutôt que la littérature de jeunesse. Cette vision est celle de néoconservateurs. Il faut relancer la bataille culturelle autour de l’école car on a laissé trop de terrain aux dogmes et aux réactionnaires.

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