“Décaler le temps de l’orthographe pour autoriser d’abord le propos”

Mis à jour le 24.06.26

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Anne Abeillé,professeure à l’université Paris cité, membre du laboratoire de linguistique formelle (CNRS) et des Linguistes atterrées

LA LANGUE FRANÇAISE EST-ELLE EN DANGER ?

Des discours déclinistes prétendent que l’on massacrerait aujourd’hui la “langue de Molière”. L'ironie c’est que ce dernier, qui employait patois et jargons, était décrié à l’époque par les puristes ! Aujourd’hui, le français est extrêmement parlé et écrit et langue officielle dans plus de trente pays. Signe de vitalité, il a toujours été une langue de contact, s’enrichissant des autres langues, des sciences et des technologies, des évolutions sociales… offrant un élargissement lexical. Et “liker” ou “kiffer” par exemple ne remplacent pas le verbe “aimer”. Les structures grammaticales de leur côté restent robustes. Les visions alarmistes attisent le blâme sur tout ce qui serait nouveau, étranger, jeune, populaire, avec des étiquettes. C’est toujours la peur de l’autre qu’agitent ces vecteurs de normes – tout écart est vu comme une faute – et la nécessité de “gardiens” pour la défendre. Or, une langue vivante s’adapte et évolue.

EXISTE-T-IL UN “BON FRANÇAIS” ?

Le “bon usage” était celui de la Cour à Paris, avec une volonté élitiste « de distinguer les gens de lettres des ignorants et des simples femmes » écrivait le dictionnaire de l’Académie en 1696. Il reste toujours cette idée de déposséder les francophones de leur langue avec une forme de censures des variétés d’usages et selon les situations. Alors que la langue sert à créer des liens sociaux, les discours normatifs et moralisateurs installent des illégitimités. Une façon de réduire nos moyens d’expres-sions, de refuser la parole aux gens du peuple. Les règles imposées illustrent les enjeux de domination. L’exemple de l’accord de proximité est probant, Racine écrivait « avec un courage et une foi nouvelle ». Cet accord coexistait avec le masculin et était enseigné jusqu’en 1900. Puis l’homme fut décrété plus “noble” que la femme, et le masculin a été dit “neutre”…

“Alors que la langue sert à créer des liens sociaux, les discours normatifs et moralisateurs installent des illégitimités.”

QUEL EST LE POIDS DE L'ORTHOGRAPHE AUJOURD’HUI ?

Une des grandes difficultés à enseigner le français réside dans le poids de la norme. D’autant que l’orthographe est devenue complexe à cause des choix politiques et des évolutions phonétiques. La charge de la grammaire scolaire reste concentrée sur l’écrit, or l’oral est riche d’une palette de variantes que l’on étudie peu. On privilégie souvent la dictée, un exercice d’évaluation et non d'apprentissage, souvent basé sur des pièges ou du par cœur, à partir du texte d’un autre. Les élèves pourraient passer plus de temps à produire leurs propres écrits et à les corriger. La crainte de faire des fautes empêche les enfants, mais aussi les adultes, d’écrire. Cette crainte est renforcée par la notion de niveaux de langue, avec une hiérarchisation et une culpabilité. C’est pourtant de registres ou de styles dont il s’agit. Le français varie selon les régions, les pays, les situations… Dire septante n’est pas moins pertinent que soixante-dix, vouvoyer peut être perçu comme une mise à distance désuète inappropriée. L’enjeu est d’enseigner une variété de registres.

COMMENT RENDRE L’ÉTUDE DE LA LANGUE PLUS ENGAGEANTE ?

Encourager les productions ! Décaler le temps de l’orthographe pour autoriser d’abord le propos. Lorsqu’un enfant dit “je suis mauvais en français” cela signifie qu’il a des difficultés en orthographe, il faut défaire cette représentation et distinguer la maîtrise de la langue de celle de l’orthographe. La langue est un outil pour se comprendre. De même, l’orthographe de 1990, avec une simplification qui vise à la rendre accessible, est la référence pour l'enseignement. Il faut se focaliser sur les règles essentielles dans un apprentissage des régularités. L’apprentissage en primaire des accords du participe passé est une aberration, il est demandé de l’enseigner alors que l’acquisition de l’invariabilité n’est pas encore en place avec avoir. Donnons le temps d'apprendre d’abord l’accord sujet verbe. Et puis, encourageons à manipuler la langue et à s’amuser avec elle, à jouer à faire entendre les accords ou les lettres muettes, à parler comme une grande personne sérieuse ou un jeune, à inverser les mots pour comprendre les logiques syntaxiques… La grammaire ne peut pas être le lieu où on abdiquerait l’esprit critique ou le plaisir d’en jouer.

Les propos sont retranscrits en orthographe réformée.

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