Claude Ponti (ill. ) Pour tout le monde

Interview de Claude Ponti

Mis à jour le 18.01.18

Dans le numéro 443 de Fenêtres sur Cours, Claude Ponti s'est confié à Marion Katak sur l'usage des émotions dans ses ouvrages. SNUipp.fr publie ici l'interview complète.

J’ai commencé avec ma fille, et depuis je ne cesse d’observer les enfants, dès qu’il y en a, et il y en a partout.

Vous dites souvent que vous pensez aux enfants quand vous écrivez. Qu’est-ce que vous entendez par là ?

Je me suis fait une idée globale de l’enfance. Tous les livres que je fais, par exemple, sont des livres que j’aurais aimé avoir, enfant. Ce sont aussi des livres dont j’espère qu’ils auraient plu à ma fille à l’âge correspondant. Evidemment, il y a des choses de mon enfance dedans, c’est facile de dire que c’est autobiographique : disons que ce sont des parts de mon enfance qui me servent, qui sont retravaillées et au milieu, et en permanence, il y a l’idée que les enfants sont des personnes en train de se faire, de se construire, d’apprendre, de tester, d’être curieux, d’essayer, de ne pas réussir du premier coup, de recommencer. C’est pour moi la chose essentielle à avoir en tête et à exalter. A part ça, je me suis aussi intéressé aux contes, aux mythologies, aux créations du monde, à l’inconscient, à Freud, Jung, etc… C’est surtout, et toujours, observer attentivement les enfants : j’ai commencé avec ma fille, et depuis je ne cesse d’observer les enfants, dès qu’il y en a, et il y en a partout. Ils ne cessent de se fabriquer en fabriquant le monde, en s’y intégrant, en intégrant les autres. C’est quand même extrêmement compliqué ce qu’ils sont en train de faire, et donc il faut, pour eux, mettre du monde, de l’autre, de l’ailleurs, de toutes ces choses… Il faut mettre tout cela, il ne faut pas avoir peur.

J’essaye de ne mettre que ce qui dit l’histoire, donc s’il y a de l’émotion, il y a de l’émotion, s’il y a de la mort, il y a de la mort.

Ponti

Est-ce que vous avez à l’esprit les émotions que vous avez envie de susciter quand vous écrivez ? Est-ce que vous vous sentez comme un créateur d’émotions ?

Je ne sais pas du tout travailler sur un thème ou sur une idée. Quand j’ai une histoire, je la raconte au mieux et il y a un moment magique, quand je suis passé au dessin et au texte, où je me mets au service de l’histoire. J’essaye de ne mettre que ce qui dit l’histoire, donc s’il y a de l’émotion, il y a de l’émotion, s’il y a de la mort, il y a de la mort. J’ai essayé évidemment de travailler par thème, mais ça ne marche pas. Je n’y arrive pas : quel que soit le thème, l’amour, la mort, le plaisir, la rigolade, ça se met là où ça doit se mettre. Des questions comme celle-ci viennent de l’extérieur, mais quand j’écris, ça vient de l’intérieur : je ne mets pas des mots, de concepts sur ce que j’écris. C’est comme les danseurs : ils comptent les temps, les mesures, mais s’ils commencent à se dire qu’ils doivent mettre leurs pieds comme ci ou comme ça, ils ne peuvent plus danser. On ne peut pas intellectualiser, d’ailleurs, on ne peut pas dire « on », je vais dire « je », c’est plus simple : je ne peux pas le faire, les choses y sont quand elles y sont. Par contre, quand je vois passer les émotions je ne me prive pas de les mettre. Je crois qu’un des tout premiers livres que j’ai fait devait être sur la colère, parce que c’est une émotion très spectaculaire quand les enfants sont petits : ils peuvent être complètement dépassés par la chose. J’ai du faire un bouquin avec un petit poussin, et ça m’a servi probablement comme porte d’entrée aux émotions, mais je dis « probablement » parce qu’on reconstruit toujours. Moi, je suis né en 1948, avec des parents qui bloquaient sur tout, qui ne parlaient de rien, et c’était assez violent, donc la question de l’émotion : c’était plutôt un cadenas. J’ai eu le temps de comprendre pas mal de choses, d’autant que j’ai eu mes filles à 37 ans, j’avais pu réfléchir. C’est vrai que cadenasser les émotions, c’est juste terrifiant, ça bousille les enfants.
De plus, si on décortique trop, ça donne des recettes, et il n’y a rien de pire que des recettes en littérature. Je peux travailler en toute liberté parce que de toute façon, quand les enfants sont petits, le livre doit d’abord être lu par l’adulte responsable. Je me rappelle de gens qui avaient râlé à propos du contenu d’un livre que leur enfant avait entre les mains, et quand je leur ai demandé s’ils avaient lu le livre avant, je me suis aperçu qu’ ils ne l’avaient pas fait ! Dans un livre, a priori, l’émotion peut être circonscrite au livre. Dans une classe avec plus d’une vingtaine d’enfants, libérer les émotions n’est pas la même problématique que pour des parents. C’est pour ça aussi, qu’avoir des enfants ne suffit pas pour être un bon enseignant, et vice versa.

Dans votre dernier ouvrage, La course en livre, les poussins semblent à la fois très libres et très joyeux. C’est ce que vous vouliez ?

J’ai consciemment fait ce livre avec des niveaux de lecture très différents, à la fois au niveau des âges et de la maturité. Il y a un niveau qui est celui là : ils sont entièrement libres, ils font ce qu’ils veulent, ils le font en courant. Ils ne sont pas prisonniers, parce qu’il y a une porte au milieu du livre, redessinée sur le dos du livre. Les poussins sont donc dans un cercle, quand ils arrivent au bout du livre ils repartent dans l’autre sens, mais ils peuvent s’échapper quand ils veulent. Il y a aussi une métaphore sur la lecture, mais au départ, il y a l’enfant qui fait tout comme les adultes, en rigolant et en vitesse. Même dormir, ils le font en courant ! Il y a aussi une parodie, dans des niveaux de culture différents mais à la base il y a une forme de bonheur de liberté. Ils le font parce qu’ils veulent, ils ne sont pas contraints même si c’est à l’intérieur d’un livre.

Même dormir, ils le font en courant !

L’enfance est donc joyeuse ?

Oui. Quand les circonstances sont favorables, un enfant est joyeux. Découvrir, construire, s’approprier, chaque jour faire des choses qu’on ne pouvait pas faire la veille ou l’avant-veille, c’est formidable ; ça se voit, c’est incroyable. Moi, regarder un bébé, ça me booste ! je suis en super forme pendant 20 minutes ! C’est un mystère profond de la vie, ce petit bout de rien du tout est capable de diffuser une énergie, et même un bonheur de vivre, ou la rage de vivre, ou la rage de pas avoir à bouffer, et là je ne parle pas des enfants qui meurent de faim. C’est formidable de voir un tout petit s’émerveiller d’avoir cinq doigts, comparé à des adultes qui ne s’étonnent plus d’avoir 50 chaînes dans leur télé.

Vous allez souvent à la rencontre des enfants ?

Chaque fois que je sors d’une rencontre avec des enfants d’une demi-journée, je me demande comment font les enseignants. Evidemment, moi, je n’ai pas les techniques ; je prends beaucoup et je donne beaucoup. Je le fais un peu moins mais je ne pourrai pas continuer à travailler pour les enfants sans continuer à les rencontrer. Je n’aurais plus affaire qu’à des mythes.

Que vous disent les enfants ?

On parle d’enfants relativement petits, maternelle et un tout petit peu plus. Les enfants sont directs avec moi. Un enfant n’est jamais le même avec son enseignant, ses parents ou avec moi. Mais moi, j’ai affaire à des enfants directs, spontanés, sans mensonge, sans crapulerie. Avec les tout-petits par exemple, quand ils aiment bien un livre, ou un passage, ils sont à coté de moi et ils commencent à m’expliquer, ils me racontent « j’aime bien parce que voilà », j’ai l’impression que le personnage dont ils parlent est avec nous ! Il y a une communication particulière avec les petits enfants. Je pense que j’ai de la chance d’avoir des modes de communication assez faciles avec les tout petits. Je ne sais pas trop faire avec des plus grands, avec des adolescents. Avec les tout petits, ça marche : on a un truc, que je ne peux pas bien expliquer, mais j’en tire profit au sens où je fais attention à comment ils comprennent, comment ils voient, et j’essaie de ne pas tricher quand je fais des bouquins, de faire que ce soit au niveau de cette franchise, de cette honnêteté. Comme dit le lieu commun : pour pouvoir parler aux enfants, il faut s’élever très haut. C’est un cliché d’auteur pour enfants, mais ça reste vrai, il faut se déshabiller de tout préjugé « du haut vers le bas « et agir horizontalement. Enfin, il me semble.

Quand un enseignant fait venir un auteur, il en a une idée favorable, donc je ne rencontre que des gens bien !

Quelles sont vos relations avec les enseignants, vous qui êtes souvent allé dans des classes ?

Ils font un métier essentiel et merveilleux, et très difficile. Après, ils font comme ils veulent ! Il y a des couillons chez eux comme il y en a chez les auteurs de livres pour enfants, j’en suis conscient. Et pour rigoler, dire comme le pape : qui suis-je pour juger ? Je ne vais pas dans des endroits où on ne m’aime pas. Quand j’ai débuté, j’ai eu des expériences désagréables, comme tout auteur jeunesse. Mais maintenant, je suis invité par des gens qui aiment mes bouquins, parfois, ils les aiment autrement que comme j‘aurais aimé qu’ils les aiment, mais je suis assez grand pour savoir qu’on est libre d’aimer un livre comme on veut. En tout cas, je suis accueilli favorablement : quand un enseignant fait venir un auteur, il en a une idée favorable, donc je ne rencontre que des gens bien ! Ça m’arrive encore maintenant, dans les salons, de rencontrer des adultes qui me disent que c’est leur enfant qui leur a fait aimer mes livres : il n’y a pas plus grand bonheur pour un auteur pour enfant, ça veut dire que c’est passé par le bon endroit. C’est comme un conte de fée. C’est aussi pour ça que je dis que je fais des livres pour les enfants et pas pour les parents, ça doit passer par les enfants. J’ai beaucoup de gratitude pour les médiathèques, les enseignants, qui font passer les livres pratiquement directement dans les mains des enfants, toujours avec un contrôle, car avec les enfants, petits, il faut toujours être là.