Maternelle, on en remet une couche ?

Mis à jour le 12.12.18

min de lecture

L’école maternelle est le lieu du compromis entre accueillir, éduquer et scolariser. Souvent victime de visions très différentes, elle est aujourd’hui dans l’œil du cyclone.

« L’éducation des sens est la base du développement de l’être. L’ambition des maîtresses devrait consister à leur enseigner à observer, à écouter, à parler », c’est ainsi que Pauline Kergomard, nommée inspectrice des écoles maternelles sous Jules Ferry, définissait le rôle de l’école maternelle. Elles furent d’abord salles d’asile, les mères ouvrières y laissaient leurs enfants durant leurs longues journées de labeur. Investie par le religieux puis par le politique sous l’impulsion de Marie Carpentier*, qui fondait son enseignement sur le jeu, l’expérimentation et la qualité de la relation à l’adulte, la dénomination d’école maternelle est instaurée par un arrêté de 1848 : « Les salles d’asile, improprement qualifiées établissements charitables, sont des établissements d’instruction publique. Ces établissements porteront désormais le nom d’école maternelle ». Mais il faudra attendre Jules Ferry et un arrêté de 1882, pour que l’école maternelle soit reconnue en tant que lieu d’enseignement avec une organisation pédagogique et un programme d’étude qui lui soient propres. Une école spécifique, dont il n’existe aucun équivalent en Europe. Une école gratuite et non obligatoire jusqu’alors, qui scolarise plus de 97% des enfants de 3 à 6 ans. Pourtant, le rôle de cette école, ballottée au gré des alternances politiques, est constamment remis en question.

PRÉ-CP OU ÉCOLE À PART ENTIÈRE 

En 2008, les programmes étaient focalisés sur une préparation au CP, primarisant ainsi la classe de grande section où les apprentissages étaient centrés sur des compétences « fondamentales » du « lire, écrire, parler ». Les programmes de 2015 ont redonné une impulsion à l’école maternelle en affirmant sa spécificité, en remettant l’enfant au centre et en rappelant sa place particulière. Une école basée sur la bienveillance mais aussi l’exigence. Première étape dans la réussite de tous les élèves, c’est une école indispensable dans la lutte contre les inégalités. Elle aide l’enfant à devenir élève, lui permet de découvrir le monde par le langage, par l’expérimentation, par la découverte de son corps, et l’accompagne dans les divers apprentissages. Ces programmes, qui prennent en compte l’évolution physiologique, psychologique et cognitive de l’enfant, donnent toute latitude aux enseignants pour s’appuyer sur du vécu commun, riche d’expériences dans l’école mais aussi hors de ses murs, afin de les transformer en apprentissages structurés.

DES TESTS CP DANGEREUX POUR LA MATERNELLE

L’école maternelle est fondée sur l’idée d’une adaptation à l’élève pour l’accompagner vers le collectif et la construction des savoirs. Une école qui permet à tous, et surtout aux élèves de milieux populaires, éloignés de la culture scolaire, d’apprendre avec les autres.
Mais tout cela serait-il appelé à déjà devenir de l’histoire ancienne ? Les évaluations de début de CP de septembre 2018, en évaluant des notions ne figurant pas dans les programmes de l’école maternelle, laissent présager un retour en arrière. De quoi inquiéter. Revenir à une primarisation de maternelle, ce serait renier sa spécificité et mettre en échec les élèves le moins en connivence avec la culture scolaire. Structurer les apprentissages langagiers, sensoriels, culturels, corporels et sociaux, tel est le rôle premier de cette institution spécifiquement française. 

* responsable d’une salle d’asile

OBLIGATION SCOLAIRE À 3 ANS, UNE RÉVOLUTION ? 

En septembre 2019, l’instruction devient obligatoire à 3 ans. Une innovation ? Pas vraiment. 97,6% des enfants de 3-6 ans fréquentent l’école maternelle, les 2,4% restant vivent dans des territoires sous dotés en structures, notamment à Mayotte ou en Guyane. Le Président annonce vouloir lutter contre les inégalités et les déterminismes sociaux. Pourtant, les parents issus de milieux populaires ont largement investi l’école maternelle sans attendre qu’elle ne devienne obligatoire. Alors juste un effet d’annonce ? Pas si simple. Rendre l’instruction obligatoire impacte le budget des communes puisqu’elles se verront dans l’obligation de participer aussi au financement de la scolarité des élèves dans les écoles privées sous contrat. Une compensation est prévue par l’État, mais elle ne sera pas à la hauteur. Sinon, peu de changements, outre un passage d’une incitation à la scolarisation à une logique d’obligation. Pour une école maternelle de tous les possibles, il est urgent de mettre les moyens nécessaires en baissant le taux d’encadrement et en formant mieux enseignants comme ATSEM. Et, pour lutter contre les inégalités, Il faudrait aussi investir dans la scolarisation des moins de trois ans dans des conditions de qualité.