“Le moment décisif de l’accrochage scolaire”

Mis à jour le 17.03.26

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Interview de Marwan Mohammed, sociologue chargé de recherches au CNRS. Auteur de « C’était pas gagné ! De l’échec scolaire au CNRS, histoire d’une remontada »,

Marwan Mohammed

EN TANT QUE SOCIOLOGUE, COMMENT EXPLIQUER VOTRE ÉCHEC SCOLAIRE ?

L’échec scolaire est toujours multifactoriel et implique de prendre en compte les ressources culturelles et économiques. Mon père est manutentionnaire, ma mère concierge. Je vis dans une petite chambre de service à l’étage de la loge de 7 m². Accaparés par leur travail et des ménages supplémentaires, ni ma mère, bonne élève à la scolarité interrompue par la pauvreté, ni mon père ne sont disponibles pour m’accompagner lors de ce moment charnière entre maternelle et élémentaire où il faut acquérir le « métier d’élève », des méthodes et routines de travail, entrer dans la langue écrite.

Malgré l’importance accordée par mes parents à la réussite scolaire et les injonctions à faire les devoirs, je pâtis d’un défaut d’accrochage initial. Même quand je travaille, je n’apprends pas vraiment. Élève de primaire très moyen, avec quelques bases, je passe sous les radars mais accumule des lacunes que je compense par la triche et le mensonge. Mais avec le changement radical d’exigence au collège, ces stratégies ne fonctionnent plus et mes notes s’écroulent jusqu’à mon échec au Brevet puis au BEP.

ENTRER AU CNRS EST-CE LE SIGNE D’UN MÉRITE INDIVIDUEL ?

Mon raccrochage est collectif. C’est pourquoi j’ai utilisé le terme « remontada », inspiré du football, un sport collectif. Tout au long de mon parcours, du BAFA* au CNRS en passant par le DAEU**, la découverte de la sociologie Bourdieusienne puis du métier d’étudiant, des tiers ont créé les « conditions de possibilité ». Animateurs, étudiants et professeurs ont perçu un potentiel, un savoir-faire, une expérience de terrain et même une finesse d’analyse plutôt que l’élève en échec.

Sans qualification à 17 ans, je bénéficie du soutien des acteurs de l'éducation populaire qui, en finançant mon BAFA et en m’assurant un débouché professionnel, stoppe ma glissade. Animateur pour jeunes enfants et réhabilité aux yeux de mes parents, mon statut social change, je reprends confiance. L’effort individuel existe certes mais il est indissociable du soutien de mon environnement.

COMMENT FAIRE DE VOTRE CAS PARTICULIER UNE GÉNÉRALITÉ ?

Il faut agir de manière systémique sur le moment décisif de l'accrochage scolaire, dès la maternelle, avec un service public d’accompagnement renforcé en lien avec les familles. Car on perd trop d’enfants de milieu populaire dès les premières années de scolarité. En partenariat avec les PE qui savent très bien repérer les enfants ayant du mal avec l’abstraction, le langage ou disposant de faibles ressources culturelles, il s’agit de développer le mentorat pour stimuler chaque enfant dans une démarche d’accrochage scolaire.

Malheureusement, l’éducation populaire est en train de s’écrouler. En fait, elle n’a même jamais vraiment eu les moyens de constituer un levier structurel de réduction des inégalités. Ce constat a été instrumentalisé pour justifier le désengagement de l’État, réduire les dispositifs de compensation et la présence humaine dans les quartiers populaires. Pourtant, le taux de mobilité sociale ascendant des descendants d’immigrés – autour de 40% – n’est pas négligeable. Mais pour limiter la reproduction sociale, il faut investir davantage.

FAUT-IL ENSEIGNER LA SOCIOLOGIE À L’ÉCOLE ?

Enseigner les sciences sociales dès le CP permet de former des citoyens réflexifs. Sensibilisés tôt aux inégalités et discriminations, les enfants assimilent d’autant mieux des normes égalitaires. Les élèves en situation de handicap ou troublés par rapport à leur genre sont alors plus à l’aise quand la conscience de leur réalité est partagée et réduit les risques de stigmatisation. Comprendre les règles du jeu social, c’est aussi pouvoir mieux jouer.

L'enseignement de la sociologie peut libérer de la culpabilité de l’échec scolaire. L'idéologie méritocratique postule que le mérite individuel justifie la place de chacun, indépendamment de ressources inégalitaires et de rapports de domination complètement invisibilisés dans une logique qui associe en outre compétences scolaires et intelligence. Intégrer cette idéologie m’a fait perdre confiance en mon intelligence et en ma capacité à agir. À l’inverse, comprendre les inégalités agissantes allège du poids de la responsabilité individuelle. Et allégé, on va plus vite et plus loin.

* Brevet d’aptitude aux fonctions d’animateur
** Diplôme d’accès aux études universitaires

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