A chacun sa réussite

Mis à jour le 30.08.07

La réussite de tous à l'école , un souci largement partagé mais qui ne recouvre pas forcément le même niveau d'exigence, ni les mêmes conceptions des finalités de l'école et des apprentissages. Pistes de réflexion...

Je veux lui apprendre à vivre ». Quand on lui demande quelle est sa conception de l'éducation, Edgar Morin cite volontiers Jean- Jacques Rousseau dans L'Emile ou de l'éducation [1]

Pour le philosophe, éduquer c'est « donner la capacité à un enfant d'affronter les problèmes vitaux, fondamentaux et globaux qu'il rencontrera dans sa vie d'individu, de citoyen, d'être humain, à l'ère planétaire ».

Sa vision impose de « compléter les enseignements traditionnels par des enseignements de civilisation contemporaine ». Et ces enseignements ne sont ni rares ni anodins : informatique et communication, médias, consommation, environnement, citoyenneté… La liste dénote quelque peu avec des choix disciplinaires quasiment figés depuis la fin du XIXème siècle même si, heureusement, l'Ecole a évolué avec son temps et encore récemment en instaurant le B2I et l'EEDD au primaire.

Cette évolution des savoirs « qu'il n'est pas permis d'ignorer » au XXIème siècle pousse à s'interroger sur la notion de « réussite scolaire » , au nom de laquelle tous les acteurs de la communauté éducative énoncent leurs projets pour l'Ecole, avec bien souvent de profondes divergences de vue. Si l'on en juge par la manière dont sont conçues les évaluations, l'institution jauge le niveau de chaque élève sur la seule maîtrise des disciplines fondamentales [(lire l'article)->art4738). De son côté, le ministère répond avec la réforme de l'éducation prioritaire et la mise en place des PPRE. La première mesure procède par redéploiement de moyens déjà exsangues, tandis que la seconde se contente de viser les compétences du « socle de connaissances » en retrait au regard de l'idée de « culture commune » qui prévalait jusqu'ici. Et tout ça, alors que les ressources dont disposent les Rased sont largement insuffisantes face aux besoins des élèves en difficulté.

Pour les parents, le concept de réussite est « multiforme » et « prend en compte le devenir social, professionnel, adulte et citoyen de l'enfant » indique par ailleurs Faride Hamana, président de la FCPE [(lire l'entretien)->art4732). Mais il est aussi source « d'un climat d'angoisse scolaire », prenant sa source « dans un contexte de chômage, de précarité, d'incertitude économique et sociale ». C'est que l'importance des facteurs économiques, sociaux, culturels, territoriaux dans la réussite des élèves est clairement perçue par l'opinion publique. Des études attestent du poids et de la diversité de ces paramètres dans les parcours scolaires. « Pour une école plus proche et plus équitable », la dernière en date, est signée par l'Inspection générale [(lire l'article)->art4731).

Chercheurs et spécialistes de l'éducation interrogent aussi le concept de réussite. Si le principe « d'éducabilité » est énoncé dès l'époque de la Révolution française, c'est la démocratisation de l'école au XXème siècle qui pousse la réflexion vers celui « d'éducabilité cognitive » (lire ci-dessous). Or, avec 15% d'élèves en difficulté à l'issue du primaire, noyau dur qui ne rétrécit plus, la démocratisation semble en panne. C'est pourquoi, Marie Duru-Bellat, estime que l'école « peut empêcher certains de réussir » [(lire l'entretien)->art4733). « Les inégalités sociales sont réelles et dès lors que l'égalité des chances est censée prévaloir, la société accepte de sélectionner par le diplôme. Tant qu'on se situe dans ce cadre, l'école laisse de côté une partie de ses élèves et la réussite de tous devient impossible », dit-elle. Un constat partagé par la philosophe Charlotte Nordmann pour qui « affirmer que l'école doit se donner pour objectif de faire réussir tous les élèves c'est rompre avec le mot d'ordre d'égalité des chances qui affirme qu'il s'agit simplement de donner les mêmes moyens à tous au départ et que, à partir de là, les différentes capacités se révèleront ».

Mais pour parler de « réussite scolaire » il faut aussi se tourner vers les pratiques des enseignants. Il faut observer par exemple le profit que retirent les élèves des expériences de coopération et de tutorat, des pratiques de gestion collective et solidaire des apprentissages ; souligner que l'institution se doit de moduler les temps et les modes d'apprentissage car on sait depuis longtemps que tous les élèves n'apprennent pas au même rythme, ni de la même manière. Selon les enseignants eux-mêmes, ces pratiques passent par de l'innovation au quotidien [(lire les témoignages)->rub991). Elles nécessitent aussi un fort investissement personnel, et surtout une meilleure formation professionnelle qui aide à débusquer les obstacles se dressant devant les élèves : certains sont du ressort de l'école, d'autres du ressort de la classe, d'autres encore du domaine de la relation particulière de l'enseignant avec l'élève, voire avec ses parents.

Bien entendu, une telle posture ne va pas sans ajouter de la complexité à une pratique professionnelle déjà complexe. Elle ne va pas non plus sans une transformation du fonctionnement de l'école de la petite section au CM2 qui permette de disposer de plus de maîtres que de classes, de temps de concertation supplémentaire et de travail en équipe.


[1] Le monde de l'éducation, mai 2007.