Gestion des conflits
Quand l’école éduque à l’empathie
9 avril 2013
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La classe de CM1 de l’école Michel-Ange au Mans (72) en RRS participe à une expérimentation menée avec l’université du Maine sur l’empathie pour lutter contre le harcèlement à l’école. Un reportage de [Fenêtres sur cours]

« Ben, à la cantine, Topakan a donné un coup de poing à Nora mais avant elle l’avait traité de petit nain mais c’était pour rire ». Dans le préau couvert de l’école Michel Ange au Mans, huit élèves sont chargés de rejouer la scène devant leur classe de CM1 sous les indications de Sarah qui a été témoin de l’incident. Petit à petit, les éléments de la bagarre se mettent en place. Pour cela Dany Dauphin, l’enseignante de la classe et Gilles Rouby, le coordonateur de la ZEP interrompent la mise en situation, questionnent, relancent. Cet événement de l’école avait été noté sur un papier et déposé dans la boîte aux lettres de la classe pour le cours de « vivre ensemble » du jeudi matin.

Une expérimentation au long cours

Cette séance d’1h15 fait partie d’une expérimentation menée dans vingt classes de CM1 en zone d’éducation prioritaire de la Sarthe « De l’empathie pour lutter contre le harcèlement à l’école ». C’est le deuxième cycle d’ateliers auquel les enfants participent. Après des jeux empathiques et jeux de rôles, ce cycle est basé sur le théâtre-forum et l’expression corporelle. Il s’agit donc de développer l’empathie des élèves pour renforcer leur lien à l’autre dans un cadre garanti par les enseignants. Pour cela, dans chaque classe participante, deux animateurs encadrent les séances. Tous ont été formés par l’équipe VIP§S* d’Omar Zanna (lire ci dessous) à la fois sur des éléments théoriques liés à l’empathie et au harcèlement mais aussi sur chacun des outils proposés. « Nous avons nous-mêmes été mis en situation et cela nous permet de mieux appréhender ce que cela induit chez les élèves » explique Dany. « Cette expérimentation se poursuivra l’année prochaine avec les mêmes élèves en CM2 » ajoute Gilles Rouby qui a travaillé, avec l’équipe de chercheurs du VIP§S et l’Inspection d’académie, à l’élaboration de ce projet financé par le ministère jeunesse et sports. Des conférences comme celle d’Eric Debarbieux le 11 avril viennent rythmer ce travail qui se cloturera par une évaluation sur le climat scolaire et le comportement des élèves.

Des corps et des mots

Ce matin, une fois la scène de la cantine rejouée, les enseignants reviennent avec les élèves sur ce qui s’est passé. « Qu’a ressenti Topakan, quand Nora l’a appelé petit nain ? », « Est-ce que Topakan est grand ? » Les élèves mettent des mots de plus en plus précis : « de la haine », « il était triste », « en colère », « vexé », « il a cru que c’était une insulte », « il s’est senti humilié ». « Cette situation est d’autant plus intéressante que nous savons que cet élève d’une autre classe est très sensible au sujet de sa petite taille, nous sommes proches de situation de discrimination voire de harcèlement » raconte l’enseignante. « Et Nora qu’a-t-elle ressenti quand elle a pris le coup ? »... « J’arrive pas à dire ». « Dans ces séances on se rend compte du manque de vocabulaire des enfants pour verbaliser ce qu’ils ressentent » poursuit-elle. Cet exercice est le dernier d’une séance qui a débuté par de la relaxation, un échauffement type « cris de guerre » par équipe et une première situation de théâtre-forum durant laquelle les enfants devaient régler un conflit entre deux enfants et leurs parents au sujet de la télévision. Un déroulé que les deux animateurs construisent ensemble en fonction des situations proposées dans le cadre de l’expérimentation et des réactions des élèves. La semaine prochaine, la classe sera amenée à reprendre l’incident de la cantine mais à le modifier pour le faire évoluer et trouver une solution au conflit.

Voir aussi :
- non-violence actualité
Un centre de ressources sur la gestion non-violente des relations et des conflits

- l’OCCE sans violence
L’université d’été de l’OCCE sera consacrée cette année à « mieux vivre l’école, apprendre sans violence.


Trois questions à Omar Zanna, maître de conférences à l’UFR Sciences et techniques de l’Université du Maine.

Qu’est-ce que l’empathie ?

C’est la disposition à se mettre à la place d’autrui tout en restant à distance, sans se confondre avec l’autre comme c’est le cas dans la sympathie ou la compassion. Précisons une distinction. L’empathie cognitive, c’est ce que fait l’enseignant quand il s’adresse à ses élèves. Car pour transmettre faut-il encore avoir pris la mesure du niveau de réception des élèves. L’empathie cogntive, c’est aussi celle du pervers qui manipule sa victime" ; ce qui montre bien que l’empathie n’est pas toujours vertueuse. L’empathie émotionnelle se déclenche dans les situations de face à face, elle passe par les corps en présence et c’est précisément cette version de l’empathie qui m’intéresse. Disons qu’en la matière, nous avons tous tendance à être affectés : autrement dit à entrer en résonnance émotionnelle. Si vous souriez, j’aurais tendance à sourire aussi. C’est elle qui est en jeu chaque fois qu’il y a des personnes en interaction. Elle ne passe pas forcément par la parole.

Pourquoi travailler sur l’empathie émotionnelle à l’école primaire ?

Je travaille depuis plus de 15 ans sur la délinquance juvénile. J’essaie de saisir les mécanismes sociaux de l’empathie pour faire des propositions de prise en charge des mineurs délinquants dont je suppose que le passage à l’acte a à voir avec ce que je qualifie « d’anesthésie momentanée de l’empathie ». Autrement dit, ces jeunes sont, au moment du passage à l’acte, sous l’emprise de leurs émotions, incapables de se maîtriser et donc incapables de reconnaître autrui comme un autre, comme une version d’eux-mêmes. Partant de cette hypothèse, j’ai expérimenté auprès de plusieurs groupes de jeunes un protocole qui consiste à mettre en scène des émotions, pour solliciter l’empathie dont certains semblent manquer au moment du passage à l’acte. Je propose désormais des programmes de prévention des comportements violents et de harcèlement par une éducation, par le corps, à l’empathie.

Comment s’y prendre ?

Le cœur des interventions est l’occasion de proposer aux élèves de vivre des situations permettant d’accéder à la reconnaissance de l’autre, de s’ouvrir à l’autre. Il est question de créer les conditions du développement de la disposition à l’empathie pour favoriser le « bien vivre ensemble ». Dans cette perspective, il s’agit d’utiliser, à raison d’une séance par semaine, la médiation des émotions provoquées par la pratique des activités physiques, du théâtre-forum, des jeux de rôle et toute autre activité mettant en jeu le corps.