Orthographe : un ognon sur le nénufar ?
14 mars 2016

Au-delà de la récente polémique sur une prétendue « nouvelle réforme de l’orthographe », le point sur les rectifications proposées en 1990 et ce qu’en disent les programmes 2016.

« Les textes qui suivent appliquent les rectifications orthographiques proposées par le Conseil supérieur de la langue française, approuvées par l’Académie française et publiées par le Journal officiel de la République française le 6 décembre 1990 ». Voilà ce qu’on peut lire en préambule des nouveaux programmes des cycles 2, 3 et 4 qui s’appliqueront à la rentrée prochaine. La nouvelle n’avait pas fait de bruit lors de la sortie des programmes mais c’est l’annonce faite par les éditeurs de la parution de manuels scolaires appliquant cette orthographe rectifiée qui a généré une polémique dont la France est coutumière quand on touche à sa langue (voir ci-dessous). De quoi s’agit-il ? Supprimer les accents circonflexes sur les i et les u, relier systématiquement par un trait d’union les numéraux composés, simplifier l’écriture des mots composés en les soudant (weekend) ou en régularisant leur pluriel (des après-midis), corriger quelques anomalies (évènement)… Déclinées en 10 règles, ces rectifications proposées en 1990 concernent environ 2 000 mots.

Retard à l’allumage

Difficile donc de parler de réforme et de nouveauté. Les programmes de 2008 mentionnaient déjà que « pour l’enseignement de la langue française, le professeur tient compte des rectifications de l’orthographe ». Selon Michel Lussault, le président du Conseil supérieur des programmes, les modifications s’imposent en fait depuis 1990 et l’orthographe rectifiée peut donc être enseignée depuis 26 ans mais cela sans qu’il y ait d’obligation à son application. « Il y a une tolérance d’usage pour l’orthographe ante-publication » dit-il au journal Libération en précisant que « les enseignants feront leur choix ». Pas si simple pour ceux-ci car comment choisir quand les outils mis à disposition des élèves ne sont pas tous au diapason ? La prescription mériterait d’être plus explicite même si la récente polémique est bien loin des vrais enjeux de l’enseignement de l’orthographe à l’école.

Télécharger :
- le livret « 10 nouvelles règles pour vous simplifier l’orthographe »


Trois questions à Danièle Cogis, chercheure en linguistique à l’Université Paris-Ouest

Pourquoi tant d’agitation autour de l’orthographe ?
Nous avons assisté à un mélange de désinformation et de contrevérités qui attise un débat autour de l’identité nationale. Toucher à l’orthographe ce serait toucher à la langue, disent tous ceux, dont certains médias, qui veulent sans doute garder le pouvoir de dire qu’ils la connaissent. Mais l’orthographe ce n’est pas la langue. Si ça l’était pourquoi n’écrivons-nous pas encore comme au XVIIe siècle ? Pourquoi ne lisons-nous pas les auteurs dans le texte ? Si c’était différent autrefois, c’est que ça doit pouvoir bouger aujourd’hui. D’autre part, l’Académie française dit qu’on a exhumé une réforme non appliquée mais ce n’est pas une réforme, ce sont des rectifications pour la plupart logiques et de bon sens qui sont en train de passer non seulement dans les dictionnaires et les correcteurs mais aussi dans les pratiques d’écriture. Enfin, personne n’est obligé de changer son orthographe, ici on travaille pour les nouvelles générations.

La simplification est-elle selon vous nécessaire ?

On s’émerveille devant « événement » ou « boursoufler », mais ce sont probablement des erreurs de copistes qui font qu’on enseigne parfois une règle pour un seul mot. On regrette le « ph » de nénufar mais il s’est écrit avec un « f » jusqu’en 1835 car il est d’origine persane. On voudrait garder les accents circonflexes pour justifier une prononciation des mots qui a disparu… Les rectifications n’attentent pas au « génie de la langue », elles permettent au contraire d’ajuster, de corriger les anomalies, d’éviter les exceptions. Car le temps d’enseignement du français est compté à l’école. On peut éviter de s’intéresser à ce qui est marginal et peut évoluer pour travailler davantage sur les régularités et se concentrer sur l’essentiel.

Quel est-il ?

L’enjeu c’est que tous les élèves puissent écrire le plus conformément possible à la norme orthographique en sachant qu’il y aura toujours un écart à la norme dans les usages de l’écriture. Mais le vrai défi c’est l’orthographe grammaticale. Et là, la réponse est dans les formes de travail, comme « la phrase dictée du jour », les « dictées discutées », qui prennent en compte les représentations orthographiques des élèves pour les amener plus loin.

Lire aussi :
- Le dossier de Fenêtres sur cours n° 416 « Orthographe à l’école : sans faute ? »