Grand angle
Marseille : alerte sur l’école
8 mars 2016

Délabrement, vétusté, insalubrité, à Marseille rien de nouveau pour les écoles, notamment dans les quartiers populaires de l’éducation prioritaire. Mais en faisant le buzz, la mise en ligne de la lettre ouverte d’une enseignante des quartiers nord aura déclenché des réactions en chaîne.

Tout est parti d’une lettre ouverte à Najat Valaud-Belkacem mise en ligne sur une page internet par Charlotte Magri le 30 novembre dernier. Cette enseignante des quartiers nord de Marseille y dénonce l’état de délabrement des écoles marseillaises. Non sans humour, elle invite la ministre à venir visiter l’école Jean Perrin, dans le XVe arrondissement de la cité phocéenne, où elle a effectué jusqu’à fin janvier un mi-temps annualisé. « Au petit matin nous pourrions déplacer ensemble la grosse pierre qui ferme la porte d’entrée de l’école depuis que la serrure a été forcée une fois de trop, explique-t-elle. Nous pourrions passer ensemble une délicieuse matinée dans notre classe à la douillette température de 13°. Nous ferions bien attention de ne pas nous prendre les pieds dans les trous tout à fait ludiques qui égayent le revêtement au sol et qui nous rappellent que sous les dalles se trouve l’amiante ».

Relayée sur son compte Facebook et par ses contacts mail, la page sera lue par plus de 20 000 internautes en tout juste une semaine, près de 40 000 aujourd’hui. Un buzz au niveau local comme seuls savent en déclencher les réseaux sociaux et qui ne va pas tarder à provoquer un emballement médiatique. « C’est complètement grotesque, mais sans ce cirque médiatique pas de réponse des politiques », observe-t-elle aujourd’hui. « Quand ce sont les organisations dont on considère que c’est la fonction de râler ce n’est pas grave, tandis que lorsque ça passe par un canal inhabituel, tout à coup ça créée de l’actu ».
Lanceuse d’alerte bien qu’elle s’en défende un petit peu, Charlotte Magri sait pertinemment que ce qu’elle a pu observer à Jean Perrin n’a rien d’exceptionnel à Marseille. Travaillant en brigade durant sa première année en poste dans la ville, envoyée en remplacement sur plusieurs circonscriptions, elle en a visité des écoles. Mi-janvier elle a aussi lancé une pétition en ligne, cette dernière a recueilli près de 22 000 signatures à ce jour.

Du Marseille bashing !

Jean-Claude Gaudin, le maire, parle lui de « Marseille bashing », vilipende la presse, argue qu’en 2015 la ville a investi 31,5 millions d’euros de travaux dans ses 444 écoles. Mais que signifient les chiffres face au délabrement et à la vétusté du bâti existant, des conditions déplorables de scolarisation des élèves et de travail des enseignants ? Pendant les vacances les services municipaux ont procédé à des travaux en urgence.
Le lundi 8 février la mairie a organisé un « voyage de presse » dans les écoles où ils étaient intervenus. Opération vérité ou opération intox ? A en croire Jean-François Bienaimé, directeur de la primaire Kallysté 1 au pied de la cité du même nom dans le XVe, ce serait plutôt de l’esbroufe. Son école classée en REP + faisait partie de la visite. « Ils ont débarqué sans prévenir, ont amené les journalistes voir une classe fraichement repeinte, le restaurant scolaire qui est le seul endroit à bénéficier d’un carrelage quand le reste de l’école est pavé d’un vieux lino usé et décollé par endroits, et ils sont repartis comme ils étaient venus ».


Les accompagnateurs se sont bien gardés de faire un tour complet de cet établissement de type Pailleron dans lequel les alarmes incendies sont en panne depuis des mois. Ils auraient pu montrer à la presse le gymnase crasseux, les vestiaires de bric et de broc qui auraient bien besoin d’un coup de balai et de peinture, de mobilier ou encore, le local de rangement du matériel sportif, duquel émane une méchante odeur de moisissure.
Ils auraient pu aussi parler avec le directeur de l’hygiène dans l’école, des nuisibles à l’origine de cas de « suspicion » de teigne et de gale dont sont victimes des élèves et des enseignants. Jean-François Bienaimé confie sa lassitude, son épuisement à obtenir l’intervention des services pour réparer ne serait-ce qu’une poignée de porte. « Toute l’énergie que je passe là-dedans, c’est autant de temps que je ne peux pas consacrer à la pédagogie », déplore-t-il.

Moins belle l’école

Changement de décor et descente en ville dans le 3e arrondissement, boulevard National. Un quartier autrefois ouvrier situé entre l’arrière port de Marseille et l’ancienne manufacture des tabacs. Les activités portuaires ont décliné depuis belle lurette, ont été déplacées sur le golfe de Fos. La manufacture des tabacs, elle, a fermé ses portes à la fin des années 80. Ses anciens terrains et bâtiments abritent aujourd’hui la Friche de la Belle de Mai, un lieu culturel regroupant des salles de spectacles et d’exposition, des structures culturelles et artistiques. C’est là aussi que s’est développé le Pôle média de la Belle de Mai, avec les studios de Plus belle la vie. Mais avec la fin de l’emploi industriel et portuaire, le quartier, lui, s’est paupérisé.

Les services municipaux ne sont pas venus pendant les vacances à l’école National. A la pause méridienne, dans la salle des maîtres, Patrice Plagnes, le directeur, manque de s’étrangler en mangeant son sandwich quand on lui demande si quelque chose a changé. « On a retrouvé l’école comme on l’avait quittée. C’est toujours pareil », dit-il en ayant du mal à retenir sa colère « Sur tous les PV de conseil d’école nous inscrivons la liste des travaux à réaliser. Non seulement il ne se passe rien mais les choses se dégradent et ça fait des années que ça dure. »



Dans cette école installée dans un ancien bâtiment de la poste, l’atmosphère est oppressante. Les escaliers étroits et raides conduisent aux classes sur quatre étages. Les marches usées par le temps sont glissantes. Dans les réduits qui servent de cabinet de toilette, la rouille corrode la colonne d’évacuation. Pour se rendre dans la cour de récréation, les élèves doivent emprunter le tunnel, un passage sombre passant sous l’immeuble, aux murs décrépits et dont des plaques du faux plafond baillent ouvertement. La liste des doléances de l’équipe est longue. 8 classes n’ont pas été repeintes depuis plus de 10 ans, il faudrait fixer les tuyaux de la chaufferie, réparer un radiateur et des tableaux…

L’appel de la communauté éducative

Prise à partie depuis la publication de la lettre ouverte, Najat Valaud-Belkacem s’est adressée, avec Patrick Kanner, ministre de la Ville, au Préfet de région et au recteur, leur enjoignant « de mobiliser les services déconcentrés de l’État pour évaluer les conditions de fonctionnement du service public d’éducation dans les écoles des quartiers prioritaires de la politique de la ville. » Celles-là même qui dans les vieux quartiers du centre-ville et dans les quartiers nord s’avèrent le plus souvent les plus délabrées et pour lesquelles la ville bénéficie d’importants financements de l’État. Depuis, les syndicats ont été reçus par le préfet, par le recteur et dans un premier temps, un groupe de travail a été créé pour faire un état des lieux, faire une estimation des travaux, du nombre de classes et d’écoles manquantes.

Le SNUipp-FSU a lancé une enquête pour faire un état des lieux des écoles de Marseille. « En seulement quelques jours après la rentrée, presque la moitié d’entre elles ont répondu, listant tout ce qui n’allait pas », explique Claire Billès, la secrétaire départementale. Le SNUipp, avec d’autres organisations syndicales et les collectifs de parents, réclame depuis des années un plan d’urgence (lire ci-dessous). Jusqu’ici cette demande est restée lettre morte. « La mairie ne daigne même pas nous recevoir, ne donne pas suite », confirme Séverine Girard, mère d’élève à l’initiative avec d’autres d’un Manifeste pour les écoles marseillaises porté par un collectif de parents. Les actions, les manifestations devant la mairie en plein conseil municipal, notamment celles de 2014, n’y ont rien changé et rien n’a bougé.
Aujourd’hui, Séverine espère que la mobilisation relancée après le buzz de Charlotte Magri « va permettre que les choses se concrétisent », et elle n’est pas la seule.


Un plan d’urgence pour les écoles marseillaises

« Ce que nous ne voulons pas, c’est que la focalisation médiatique sur quelques écoles conduise à ce qu’on oublie les autres et qu’on oublie le reste des problèmes », prévient Claire Billes, secrétaire départementale du SNUipp-FSU. Le syndicat vient de lancer avec 13 organisations (syndicats, collectifs et associations de parents) un appel pour l’école qui ne se limite pas à la situation du bâti. Le texte met aussi en exergue « le manque de personnel municipal », des « taux d’encadrement en surveillance sur la pause méridienne, ne permettant pas toujours d’assurer la sécurité », « l’exiguïté de nombreux réfectoires », « la mauvaise gestion des dotations de fournitures », « les dotations en matériel pédagogique insuffisantes », le manque d’équipements sportifs de proximité, les mauvaises conditions dans lesquelles sont organisés les TPA. Il demande au préfet de mettre en place des instances de travail communes et aux conseils de leur faire parvenir la liste des travaux nécessaires chez elles.
« Ensemble parents, personnels municipaux et enseignants, nous considérons qu’il est temps de mettre fin à ce qu’un journal national avait appelé la “Honte de la République” et d’obtenir un plan de réhabilitation des écoles marseillaises et l’engagement de constructions là où la ville s’étend » conclut l’appel.

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- l’appel unitaire