Dossier "Apprendre et prendre la parole au cycle 3"
« A l’école : un langage spécifique »
8 mai 2017

3 questions à Elisabeth Bautier, sociolinguiste, chercheure en sciences de l’éducation

En quoi la langue orale utilisée à l’école véhicule-t-elle les inégalités sociales ?

Les inégalités viennent du fait que les usages de la langue nécessaires aux apprentissages constituent un langage spécifique. Il s’agit d’un oral pour apprendre que les enseignants n’identifient pas toujours comme spécifique ou qu’ils croient partagé par tous.

À leur décharge, la plupart du temps, cette dimension du langage et des programmes n’est pas prise en charge par la formation qu’ils ont reçue. On n’utilise pas la même syntaxe ni le même lexique pour communiquer des envies, des besoins ou des émotions que pour raisonner, décrire, expliquer...

À l’école, il ne s’agit pas seulement de parler du monde mais principalement de parler sur le monde. Cet usage scolaire de la langue n’est guère présent dans la majorité des familles faiblement scolarisées et là encore bien souvent insuffisamment enseigné à l’école. Et cet enseignement est censé commencer dès la maternelle.

En cycle 3, n’est-il pas trop tard pour y remédier ?

Bien sûr que non. Mais cela suppose pour les enseignants d’être capables de distinguer les différents usages de la langue et d’en repérer la maîtrise chez leurs élèves. En effet, l’évaluation de l’oral que nous venons d’évoquer ne peut se réduire à la participation à un débat en classe. Il est nécessaire de distinguer l’oral de communication et d’expression, certes plus ou moins fluide et pertinent, de l’oral d’élaboration et de raisonnement nécessaire aux apprentissages scolaires.

Quel type d’activités doit-on privilégier ?

Toutes les activités d’oral ne se valent pas. Il est important de privilégier celles qui permettent aux élèves qui risquent d’être en difficultés d’apprendre ce qu’ils ne vont rencontrer qu’à l’école, c’est-à-dire les utilisations du langage pour comparer, classer, raisonner, expliquer, argumenter, construire des savoirs génériques...

En d’autres termes des usages qui convoquent les fonctions cognitives du langage et qui construisent ces usages, également nécessaires à l’écrit. Ainsi, dans chaque discipline scolaire, l’enseignant est censé porter pour lui comme pour ses élèves, l’exigence de l’utilisation du lexique de l’école. Car ce lexique a également une dimension cognitive de construction des raisonnements scolaires. Le mot mammifère par exemple n’est pas seulement un terme d’un vocabulaire soutenu, technique ou strictement scolaire et « réservé à d’autres », comme le pensent certains élèves, c’est un support indispensable à des opérations mentales de catégorisation, de comparaison, de critérisation, donc de compréhension.


L’ensemble du dossier
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- Présentation du dossier
- L’oral, ça s’enseigne
- « A l’école : un langage spécifique » - 3 questions à Élisabeth Bautier, sociolinguiste, chercheure en sciences de l’éducation
- Tirepied (50) – Évoluer, évaluer tout au long de l’année
- Revin (08) – Exposer pour s’exposer
- « Il n’y a pas de petits parleurs dans l’absolu » - Entretien avec Michel Grandaty, professeur des universités en sciences du langage (Espé Midi Pyrénées)