Dossier : "Primaire : Inventaire avant travaux"
« Sortir du cercle vicieux de la difficulté scolaire »
27 août 2012

Entretien avec Agnès van Zanten, sociologue et professeur à l’IEP de Paris.
A l’occasion de la réédition de « L’école de la périphérie » aux PUF à cette rentrée, Agnès Van Zanten donne son éclairage sur l’école et son bilan.

JPEG - 8.7 ko

- 77,5 % d’une tranche d’âge au bac. La démocratisation de l’école se poursuit-elle ?

  • Il faut différencier massification et démocratisation. L’accroissement du nombre des détenteurs du baccalauréat ne signifie pas que ces derniers possèdent les mêmes connaissances et compétences. On observe en outre que les filières ne progressent pas de la même façon. La filière S reste populaire mais sélective sur le plan scolaire et social. En revanche, si les filières professionnelles attirent aussi davantage d’élèves, ces derniers connaissent un échec massif à l’université et ont du mal à intégrer des IUT ou des STS qui les rejettent au profit des bacheliers technologiques et d’une partie des bacheliers généraux qui les demandent pour leur taux d’encadrement. Cette massification doit aussi être interrogée au regard de la formation des élites dont les parcours, de plus en plus longs, se caractérisent aussi par le cumul de diplômes prestigieux.

- Cette massification ne concerne pas un « noyau dur » d’élèves en échec. Ceux de la périphérie* ?

  • Pour certains oui, mais ce sont surtout les élèves issus de zones encore plus défavorisées que celles que j’ai étudiées comme les banlieues plus lointaines de Paris ou des villes et des quartiers populaires dans les Académies du Nord ou d’Amiens par exemple. Ces zones concentrent des élèves qui rencontrent des difficultés sociales, économiques et scolaires depuis l’école primaire et dont la scolarité se caractérise par la présence d’un cercle vicieux : la difficulté scolaire conduit à l’indiscipline qui à son tour renforce l’échec ; échec qui mène à une orientation dans des classes de relégation qui ne feront pas progresser les élèves ; ce qui renforce le sentiment de discrimination qui mène à la violence. La concentration des difficultés en rajoute également à la difficulté de ces élèves parce que les enseignants y ont tendance à adapter leurs pratiques et à réduire leurs exigences. De là l’importance de favoriser le maintien de classes et d’établissements hétérogènes.

- Dans ces zones, les politiques successives ont-elles échoué ?

  • Des politiques publiques qui auraient pu avoir des effets y ont été maintenues, mais sans évaluation de leur mise en œuvre et de leur impact. Le manque de suivi de l’Education prioritaire pose de ce point de vue problème. Le danger c’est que face à la perception d’une impasse des politiques territoriales de discrimination positive on assiste à un basculement idéologique qui fait plutôt consensus et qu’on pourrait résumer par la formule : « sauvons quelques élèves méritants ! ». Les dispositifs qui relèvent de cette orientation tels les internats d’excellence, les cordées de la réussite ou la libération de la carte scolaire ne peuvent tenir lieu de politiques de lutte contre les inégalités sociales car, s’ils peuvent participer à l’encouragement de scolarités ambitieuses, ils ne concernent qu’un nombre réduit d’élèves triés sur le volet. Et l’effet d’entraînement qu’attendent les enseignants et les responsables qui s’investissent dans ces dispositifs qui donnent des résultats sur le court terme est loin d’être au rendez-vous, leur caractère sélectif pouvant au contraire créer du ressentiment et un sentiment d’injustice chez les élèves qui ne peuvent pas en bénéficier.

- Que pensez-vous de la priorité donnée à l’école primaire ?

  • On sait très bien que les problèmes d’apprentissage existent dès l’école primaire. Les difficultés sont cumulatives, on ajoute de nouveaux apprentissages sur des acquis fragiles. Le consensus sur la priorité au primaire ne doit cependant pas cacher les difficultés à la décliner en dispositifs, il suffit de parler de l’aide personnalisée. Il me semble primordial que les aides ne procèdent pas d’une forme de relégation et qu’elles n’éloignent pas les élèves de la classe. J’insisterai par ailleurs sur la nécessaire coordination des actions de chacun à l’intérieur des établissements ainsi qu’entre les enseignants et les acteurs locaux investis dans le champ de l’éducation afin d’éviter une segmentation des prises en charge des élèves ne permettant pas de régler les problèmes de façon globale.

L’ensemble du dossier :

- Présentation du dossier
- Débattre, donner son avis
- Éducation prioritaire : Une promesse non tenue
- L’argent de l’école : inégalité des territoires
- Les cycles ça ne tourne pas rond !
- Formation : Doit mieux faire
- Handicap : le bilan positif de la loi de 2005
- Maternelle : une école à la peine
- Primaire : Un sous-investissement chronique
- « Sortir du cercle vicieux de la difficulté scolaire »