« Pour agir et interagir »
25 janvier 2010

L’enseignement des langues vivantes dépasse largement le seul enjeu de l’apprentissage d’une langue. Pour Martine Kervran il s’agit surtout de faire l’expérience de l’altérité linguistique et culturelle.

- Quels sont les enjeux de l’enseignement des langues à l’école primaire ?

  • L’enjeu principal est que l’école participe à la formation de citoyens éclairés. Il ne s’agit pas de fabriquer des polyglottes mais des individus potentiellement plurilingues, d’aller vers l’autre et de chercher à communiquer avec des locuteurs de langues et cultures différentes. Pour développer ces aptitudes, il est souhaitable de multiplier les occasions de contacts avec les langues. Ces contacts passent par de « l’éveil aux langues » pour développer l’ouverture à l’altérité et les capacités métalinguistiques en comparant le fonctionnement de plusieurs langues. Ils passent également par l’apprentissage d’une ou plusieurs langue(s) autre(s) que le français. Pour moi, il faut penser ensemble l’apprentissage de toutes les langues, qu’il s’agisse de langues étrangères, de langues régionales, des langues d’origine des élèves ou du français en tant que langue de scolarisation. Dans ces conditions, l’école pourra commencer à apporter quelques éléments de réponses aux questions essentielles comme « Qu’est-ce qu’apprendre des langues ? », « Pourquoi le faire ? »« Comment le faire ? ».

- Quel regard portez-vous sur les années qui viennent de s’écouler ?

  • On est encore loin du compte mais les choses progressent. Le fait que les langues vivantes entrent de plus en plus dans le cadre de la polyvalence du maître va permettre d’intégrer cet enseignement à toutes les autres disciplines. Les langues vivantes étaient une matière nouvelle. On s’est appuyé au départ sur une logique disciplinaire issue de la tradition de l’enseignement secondaire. Le Cadre européen commun de référence, même s’il est parfois dévoyé dans son utilisation et conçu comme un simple instrument d’évaluation, est un outil que l’école s’approprie progressivement, ce qui contribue à l’évolution des pratiques. On parle beaucoup à l’école primaire d’une langue de communication. Qu’entend-on par cela ? La notion de communication intègre celle d’approche actionnelle. On s’éloigne de l’apprentissage systématique d’éléments linguistiques disjoints et figés pour favoriser l’utilisation de la langue pour agir et interagir. On ne communique pas pour se dire des choses que l’on sait déjà (du type « What’s your name ? ») mais pour échanger des informations. D’autre part, la communication ne se résume pas à la langue orale. À la subdivision entre l’oral et l’écrit doit s’ajouter la complémentarité entre les activités de réception (écouter, lire) et les activités de production (parler, écrire). Les activités langagières de réception sont le parent pauvre à l’école primaire : les énoncés proposés sont trop souvent réduits à un mot ou une phrase alors que les élèves pourraient aborder des énoncés et des textes longs (reportages, extraits de films ou d’œuvres littéraires…). L’utilisation parfois abusive des emblématiques « flashcards »a participé d’un apprentissage morcelé, fondé sur la juxtaposition de connaissances essentiellement lexicales. Pour éviter ces dérives et donner du sens aux apprentissages linguistiques, on peut par exemple découvrir et utiliser une langue à partir de documents « authentiques » : une brochure touristique, une chanson, des photos, un site Internet… Le plus important est d’acquérir des stratégies d’apprentissages (faire des hypothèses sur le sens des messages, prendre des indices, exercer son esprit de déduction…) qui favorisent la compréhension globale et peuvent être réutilisées dans l’apprentissage d’autres langues, y compris celui du français.

- Quelles compétences les enseignants doivent-ils avoir pour enseigner ?

  • Beaucoup d’enseignants ont des compétences dans une ou plusieurs langues, du fait d’un plurilinguisme familial par exemple, mais ne peuvent les utiliser à cause de l’obligation qui leur est faite d’enseigner l’anglais. Or, n’importe quelle langue permet de faire l’expérience de l’altérité linguistique et culturelle. J’ajouterais que les compétences linguistiques sont survalorisées par rapport aux compétences didactiques. L’épreuve de langue vivante est la seule épreuve du concours de recrutement des professeurs d’école (CRPE) qui ne comporte pas de volet didactique. Pourtant, je crois que du point de vue des contenus, cette discipline n’est pas plus exigeante qu’une autre, au contraire ! L’essentiel n’est pas le degré de maîtrise linguistique des enseignants dans telle ou telle langue. Il faut dédramatiser cela. D’autant qu’il existe énormément d’outils audio et vidéo sur lesquels les enseignants moins experts peuvent s’appuyer pour donner à entendre les langues. Je crois qu’enseigner les langues est plus que jamais un métier qui s’apprend !