PISA 2009
« Ne plus opposer pédagogie et élitisme »
8 décembre 2010

Les sociologues Christian Baudelot et Roger Establet, auteurs en 2009 de « L’élitisme républicain : l’école française à l’épreuve des comparaisons internationales » analysent les premiers résultats de PISA 2009. Pour eux la situation de la France est grave, mais pas désespérée.

- Comment réagissez-vous aux résultats de l’enquête PISA 2009 et au classement de la France ?

  • Le classement en lui-même n’est pas trop intéressant. La chose la plus important que montre cette étude c’est l’accentuation des inégalités et l’accroissement du nombre d’élèves en grande difficulté. La situation ne s’améliore pas, car rien n’a été fait, les gouvernements ayant mis les enquêtes Pisa précédentes sous le tapis. Au contraire, l’Allemagne, le Japon ou la Pologne ont scruté les résultats et pris des mesures en conséquence : la Pologne a supprimé ses filières et favorisé le tronc commun, les résultats ont été immédiats. En Allemagne, le système a été amélioré au niveau "maternelle". En France, avant 1995, l’éducation était considérée comme un moyen d’améliorer le capital humain au service de la production. Sous de Gaulle, sous Giscard avec la réforme Haby du collège unique, sous Mitterrand avec l’objectif de 80% de bacheliers, il y avait une volonté politique qui donnait un sens collectif à l’action. Mais depuis 1995 et Jacques Chirac, il n’y a pas de cap. Avec Nicolas Sarkozy, pas de cap non plus, sauf les économies budgétaires.

- Comment cela influe-t-il sur les performances du système français ?

  • Le nombre d’enfants en grande difficulté scolaire a augmenté de 15% en 2000 à près de 20% en 2009, c’est énorme. On est dans un système élitiste depuis toujours qui favorise la sélection et laisse tomber ceux qui ne suivent pas. Toute la question est de savoir pourquoi on n’arrive pas à inverser la tendance. On a l’impression finalement que personne ne s’occupe du problème, qu’il n’y a pas de consignes alors que toutes les séquences de PISA de 2000 à 2009 montrent l’inefficacité du système. L’ensemble des observations que nous avons faites sur les précédentes enquêtes, comme celles sur le décrochage notamment des garçons, l’inefficacité du redoublement, les écarts entre filles et garçons, la reproduction des inégalités sociales, se confirment. Les problèmes, surtout pour les élèves qui sont dans le bas du classement, ne font que s’aggraver.

- A quoi ou à qui attribuez-vous cette situation ?

  • Chacun y va de son explication, c’est un problème de nombre de postes ou c’est la faute aux enseignants, mais tout le monde porte sa part de responsabilité. On se rend compte par exemple que les problèmes sociaux dans les zones urbaines sensibles génèrent des zones de non droits et que cela provoque des ravages dans les établissements. Pourquoi fait-on toujours le même constat, depuis bientôt 50 ans, sans que les choses ne changent ? C’est sans doute parce que finalement cette situation arrange tout le monde. Cette analyse que nous faisions dans L’élitisme Républicain reste valide, personne ne peut dire que c’est la faute du voisin. Je reviens du Brésil où là, le gouvernement a trouvé le truc. Si le système fonctionne mal c’est de la faute des enseignants. En France on tient un peu le même discours mais les choses sont beaucoup plus compliquées. Ce qui se passe est très grave. A la lecture des résultats de PISA 2009, dire qu’on est sur la bonne voie est une dénégation totale de la réalité. Les enseignants rencontrent des difficultés énormes, leur travail est de plus en plus dur, arriver à faire récupérer les décrocheurs est de plus en plus difficile. Nous sommes confrontés à une tendance lourde, la distance entre ces élèves décrocheurs et les profs se creuse, le système reste dans une logique élitiste, la situation appelle à un sursaut de tous.

- C’est un discours très pessimiste. Comment peut-on inverser la tendance ?

  • Remonter la pente devient de plus en plus dur, mais il ne faut pas non plus se décourager. Si on observe bien les résultats on s’aperçoit que certains pays qui rencontrent les mêmes difficultés que nous s’en sortent beaucoup mieux, c’est donc qu’il y a des solutions et donc des choses à faire. Je pense à des pays comme l’Allemagne ou la Pologne que j’évoquais tout à l’heure et qui ont des systèmes assez comparables au nôtre. En France on reste enfermé dans une logique qui oppose pédagogues et élitistes, persuadés qu’il faut choisir entre école de masse et école d’élite. Or ce que montre les études PISA - et c’est révolutionnaire -, c’est que l’un et l’autre vont de pair : les pays qui ont beaucoup de bons élèves sont aussi ceux qui ont réussi à diminuer l’échec scolaire. Le Japon et la Finlande font des efforts énormes pour ne pas laisser les plus faibles à la traîne. En France, les plus faibles sont aussi pour l’immense majorité des garçons, un phénomène social extrêmement inquiétant, car cela favorise la délinquance, l’asociabilité. Pour construire une élite, il faut faire de l’enseignement de masse.

- Dans ce contexte, quelles seraient vos préconisations ?

  • Se donner comme grand objectif politique, sur dix ans, de diminuer la part des enfants en grande difficulté. Pour cela, il faut revoir la philosophie de l’enseignement. Un bon exemple, c’est "La main à la pâte" : l’idée est de prendre les enfants comme ils sont et de trouver, par l’expérimentation, des moyens d’apprentissage qui leur conviennent. Ce que montre aussi Pisa, c’est que ce qui marche le mieux, c’est la mixité scolaire à tous les niveaux.

- PISA 2009 : Une France médiocre et des inégalités accrues

- PISA 2009 : Le communiqué du SNUipp

- PISA 2009 : L’enquête de l’OCDE