Entretien avec Alain Serres
« Les livres sont-ils malades de la crise ? »
5 décembre 2011
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Alain serres est directeur des éditions Rue du monde et s’inquiète à ce titre de l’annonce de l’augmentation de la TVA sur le livre. Il lance une campagne de sensibilisation en éditant un visuel comme il sait le faire.

Comment la filière du livre se porte-t-elle actuellement ?

Le monde du livre va mal. En 25 ans, le temps que les Français consacrent à la lecture de livres ou de journaux, y compris sur le Net, a baissé de plus de 30% ! Et comme si cela ne suffisait pas, la crise vient plomber les ventes. Les chiffres nous montrent que si la somme dépensée lors d’une visite en librairie augmente légèrement cette année, elle chute dans les grandes surfaces et s’accompagne d’une baisse du nombre d’acheteurs en librairie. Certains consomment donc davantage alors que le plus grand nombre restreint ses dépenses en livres…

Quelle conséquence pour les libraires ?

Les libraires enregistrent une régression de leur chiffre d’affaires, eux qui voient déjà leurs ventes amputées de 10% des achats qui s’effectuent désormais via Internet. Il en faut très peu pour que les petites librairies, à l’économie précaire, passent sous la ligne rouge. Or elles sont vitales pour nos livres. Il en va de même pour les petites maisons d’édition, qui font la richesse du paysage éditorial. Les auteurs et les illustrateurs voient également leurs rémunérations diminuer puisqu’elles sont liées aux ventes. Quant au monde de l’imprimerie, il souffre beaucoup. Notre relieur avec ses 120 salariés est en liquidation en cette fin d’année… C’est toute la chaîne du livre qui subit la crise.

Les publications jeunesse connaissent-elles aussi la crise ?

Le livre jeunesse résiste mieux. Grâce notamment au choix que font les familles d’épargner au maximum les enfants. Mais les collectivités locales et les bibliothèques restreignent elles aussi leurs achats de nouveautés. Quant à l’école, il faut bien constater que l’heure n’est pas au développement massif des BCD ! Les grands succès de séries comme Harry Potter ne doivent pas masquer une réalité beaucoup moins réjouissante.

15 ans après la naissance de vos éditions, ces tendances pèsent-elles aussi sur Rue du monde ?

Bien sûr, alors que nos équilibres ont toujours été sains, l’année passée s’est achevée pour la première fois sur un chiffre négatif. Nous faudra-t-il décider de détruire les livres non rentables ? Nous refusons toujours cette pratique, qui est monnaie courante dans l’édition, et nos 250 titres sont tous disponibles pour le moment. Faudra-il cesser d’utiliser du papier issu de forêts durablement gérées, plus coûteux ? Devra-t-on décider d’imprimer en Chine comme la plupart des grands éditeurs pour augmenter notre marge ? Les prix de fabrication y sont inférieurs de 25%… Ou bien va-t- on supprimer de nos projets les titres les plus audacieux, donc plus difficiles à vendre ? Les ricochets provoqués par la crise sont nombreux et inattendus.

Quelles seraient les conséquences d’une hausse de la TVA de 5,5% à 7% sur les livres ?

Cette hausse est une véritable provocation ! Surtaxer ceux qui continuent d’aller vers les livres et font vivre la chaîne du livre est bien à l’image du peu d’importance accordée par le gouvernement actuel à la culture et à l’éducation. Et ce ne sont pas d’éventuelles mesures d’accompagnement pour tel ou tel segment de la chaîne du livre qui changeront le message envoyé aux familles : les livres vont coûter plus cher. Du fait de la TVA augmentée mais aussi parce que, pour ne pas rogner leurs chiffres de ce 1,5% supplémentaire, éditeurs et libraires auront besoin de réviser à la hausse les prix hors taxes.

Moins de livres achetés, c’est moins de livres lus ?

Nous devons effectivement avoir un seul objectif face à la crise : que circulent davantage de livres dans davantage de mains. Et dans ce combat, les enseignants ont un rôle à jouer comme passeurs déterminants du désir de lire. Nos affiches proclament cette année « Liberté, égalité, lecture ! » pour bien rappeler que le partage de la connaissance, de l’esprit critique et de la culture doivent demeurer au cœur de la République et de la vie démocratique. Quand nous faisons des livres sensibles, aux images étonnantes, pour parler d’ailleurs aux enfants d’ici, je crois que nous contribuons à rendre les enfants plus libres… Mais cette liberté-là, certains ne la craignent-ils pas en réalité ?

Les Editions Rue du Monde dénoncent la hausse de la TVA sur le livre :

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