Édition
Les enfants de l’immigration : une chance pour l’école
15 mai 2012
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Marie Rose Moro, spécialiste de la psychiatrie transculturelle, livre son point de vue sur la place des enfants de l’immigration à l’école. Une interview accordée à [fenêtres sur cours], la revue du SNUipp-FSU.

« Enfants de l’immigration, une chance pour l’école* », fallait-il un livre pour s’en convaincre ?

Oui, parce qu’encore aujourd’hui dans un pays qui a une tradition d’immigration ancienne comme le nôtre, on peut encore entendre que les enfants de l’immigration sont le principal problème de l’école française. Je fais référence ici aux propos du ministre Claude Guéant. Mais s’il l’a dit explicitement, c’est qu’il s’y sentait autorisé car cela correspond à des représentations sociales. Des personnes se sont insurgées dans la presse mais ce débat est resté une affaire de spécialistes et on n’a ni assisté à un tollé général dans le monde social ni dans celui de l’éducation. Ce qui est inquiétant, c’est qu’une opinion est devenue une évidence, un fait avéré. Le titre de ce livre prend le contre-pied de cette fausse vérité.

Les enfants de l’immigration ne sont-ils pas des élèves comme les autres ?

Dans l’absolu, la meilleure chose que l’on puisse faire, c’est les traiter comme les autres. Mais, ce n’est pas ce qui se passe. Ils ont des compétences linguistiques que l’on ne leur reconnaît pas. C’est un atout parmi d’autres que l’école ignore. Dans les familles migrantes, il existe un désir de réussite plus grand mais qui ne se concrétise pas à l’école. Ces enfants sont une chance pour les autres car ils représentent une société moderne multiculturelle, l’occasion pour une classe d’évoquer des questions historiques, géographiques, sociales, internationales... Mais encore faudrait-il que la diversité soit valorisée à l’école. On sait par ailleurs que la réussite scolaire est corrélée au niveau social des familles. Pour les enfants qui sont loin des codes de l’école, il faut une organisation, des moyens pour les aider à les comprendre. Et quand ces enfants arrivent à avoir le désir de la langue française, ils peuvent l’habiter et alors ils sont comme les autres enfants. Or, un enfant en banlieue coûte moins cher qu’un élève à Paris. On ne se donne pas les moyens de leurs donner ce désir de langue.

Quelles sont les pratiques qui devraient être favorisées ?

Il faut d’abord introduire dans la formation des enseignants des disciplines qui aident à changer leur regard sur ces enfants. La linguistique mais aussi l’anthropologie, l’ethnologie, l’histoire sont autant d’éléments qui permettraient aux enseignants de comprendre les atouts de ces enfants ce qu’ils peuvent en faire. La question des parents est aussi essentielle, il faut qu’ils viennent à l’école en confiance, qu’ils s’y sentent bien. Il est aussi important que l’institution soit le reflet de la société actuelle, les enseignants doivent être issus de la diversité. Il faut développer la discrimination positive. Les parents migrants doivent connaître les filières d’excellence au même titre que les autres et une place doit être faite à leurs enfants pour qu’ils puissent rentrer dans ces filières. Enfin, au primaire, il est indispensable que les enfants sachent lire et écrire à la sortie de l’école. Pour cela, il faut de petites classes dans lesquelles on adapte si besoin des méthodes de Français langue étrangère aux méthodes de lecture.

Vous insistez sur la chance qu’est le bilinguisme...

Les travaux sur la question montre que les enfants bilingues ont des compétences métalinguistiques et cognitives plus grandes. Je plaide pour que la pédagogie ne soit pas fermée aux travaux scientifiques qui éclairent les pratiques. Les enseignants voient que les enfants peuvent être en difficultés pour un certain nombre d’entre eux. Et c’est vrai qu’il leur faut parfois quelques mois supplémentaires car le mécanisme de passage d’une langue à l’autre peut être difficile pour certains d’entre eux. Si un enfant ne maîtrise pas le sujet c’est peut-être que dans sa langue le sujet n’existe pas. Cela nécessite une explicitation plus grande mais qui sert à tous. La théorie du bain linguistique des années 70 a montré ses limites. Depuis on sait que c’est dans un contact actif à la langue que l’enfant peut se sentir capable de l’apprendre. Et pour ça, on peut s’appuyer sur sa langue maternelle. A ne pas le faire, on prend le risque que l’enfant se construise une image de lui extrêmement négative et qu’il se sente incompétent. C’est sans doute la pire des conditions pour apprendre.

Quelques réflexions que Marie Rose Moro développera sans doute à l’occasion de la plénière d’ouverture de la prochaine université d’automne du SNUipp.

* Marie Rose Moro, Enfants de l’immigration, une chance pour l’école, éd Bayard, 2012.

Voir aussi :
- la vidéo de François GIRAUD : L’enfant de migrant, ses parents et l’école : une approche transculturelle