Grand angle
La Seine-Saint-Denis dans le rouge
18 mars 2013
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Le nombre de journées non remplacées dans les écoles a mis en lumière la situation particulière du 9-3.

Au frontispice de l’école Jules Vallès de Saint-Denis, on peut lire : « de l’instruction naît la grandeur de la Nation  ». Une promesse que l’institution peine à tenir si l’on en croit une affiche sur la porte qui annonce que « la classe de CE1-CE2 n’aura pas d’enseignant aujourd’hui ». « Aujourd’hui nous en sommes à 125 journées non remplacées depuis la rentrée » explique le directeur Arnaud Schneider de cette école de 17 classes. Même situation et même message sur les murs à l’école Louis Blériot ou à l’école maternelle Les Gueldres, pas de remplaçant aujourd’hui... Cette situation n’est pas propre à la ville mais à tout le département. « La situation sur Saint-Denis est comme un miroir grossissant de la situation du département » explique Catherine Da Silva déléguée du SNUipp et enseignante RASED dans la ville. Elle rappelle que tous les jours, 250 classes du département restent sans enseignant. « La continuité du service public n’est plus assurée en Seine-Saint- Denis » dénonce Martine Caron secrétaire départementale du SNUipp-FSU qui demande un plan d’investissement pour ce département qui cumule les difficultés.

Moins de maîtres que de classes

Pour faire face à la pénurie d’enseignant, les services académiques ont recruté 226 contractuels depuis la rentrée. A l’école maternelle Les Gueldres, Jean-Baptiste, à l’origine artiste peintre, a été recruté le 11 février et son contrat sera prolongé jusqu’au 31 août pour un remplacement long. Dans cette école qui possède un noyau d’enseignants stable, l’accueil par l’équipe a permis à Jean-Baptiste de trouver ses marques et de faire classe. « Les premiers contrats précaires sont arrivés en 2010 » explique la directrice de l’école Catherine Kernoa pour qui la situation n’en finit pas de se dégrader alors que la ville a des atouts indéniables. Plusieurs facteurs peuvent expliquer cette situation. D’abord, les suppressions de postes. Depuis quatre ans, 12 000 élèves supplémentaires ont été accueillis dans le primaire alors que dans le même temps 18 postes équivalents temps plein ont disparu. 450 classes ont été ouvertes mais au détriment des RASED, des maîtres surnuméraires et des postes de remplaçants. Autre élément, les enseignants de Seine-Saint-Denis sont « jeunes et mobiles » comme le résume une présentation des services académiques. Ils sont 18,3% a avoir moins de 30 ans contre 14,2% à l’échelle nationale et beaucoup d’entre eux ne viennent pas de la région parisienne et cherchent à repartir dans leur département d’origine. Les statistiques des permutations nationales sont sans appel : 2788 enseignants ont demandé à sortir du département cette année quand seulement 15 veulent y entrer. Une réalité qui a des incidences sur la durée des congés maternité, sur le nombre de congés parentaux. Autre élément, beaucoup d’enseignants n’habitent pas la Seine-Saint-Denis et font souvent des trajets de plus d’une heure pour venir travailler.

La loi à l’épreuve du réel

La carte scolaire prévoit la création de 150 postes en Seine-Saint-Denis pour la rentrée 2013 dont 75 dédiés à l’augmentation démographique (1750 élèves en plus), 16 pour la scolarisation des enfants de moins de trois ans et 59 consacrés aux remplacements. Une rupture qui fait pourtant pâle figure au regard des 250 classes non remplacées et de la situation sociale du département. Toutes les statistiques sont dans le rouge. Le taux de chômage est ici plus élevé qu’en Ile-de-France et en France métropolitaine, le nombre de bénéficiaires du RMI est supérieur à la moyenne française, le taux de PCS défavorisé est de 46,4% contre 34,1 en France, etc. Des chiffres qui dans les écoles se traduisent par des difficultés devant lesquelles les enseignants se sentent parfois submergés. Pour bien mesurer la situation des élèves, il faudrait parler des marchands de sommeil, des hôtels sociaux, des taux d’enfants hébergés, du taux de pauvreté. Pour Aurélie, enseignante en CP à l’école élémentaire Jules Vallès « ce qui est difficile c’est qu’on est motivé pour aider les élèves mais on se sent seul face à leurs difficultés. L’ampleur de la tâche nous atteint moralement. Or nous n’avons plus de maître E et il nous faudrait des maîtres en plus pour inventer des solutions ». Julie, T1 se dit confrontée à la difficulté de gestion de classe de son CM1, « j’imaginais pas le métier comme ça » résume-t-elle. Sophie en CM2 a « le sentiment de ne servir à rien », craque souvent et pourtant revient tous les matins faire son métier. À Saint-Denis 30% des enseignants sont PES, T1 ou T2. Arnaud le directeur déplore l’entrée difficile dans le métier de ces jeunes qui n’ont pas ou peu de formation professionnelle et qui n’ont pas le temps de regarder, réfléchir sur leurs pratiques, « car ici, on tient la maison pour qu’elle ne s’écroule pas ».

Sortir de la fatalité

Et pourtant « tous les gamins peuvent réussir, même ici » affirme Jean Bouissonnié directeur de l’école Louis Blériot qui témoigne de la manière dont les enseignants de son équipe se retroussent les manches et font preuve d’inventivité et de créativité pour faire face aux difficultés sans misérabilisme. « Il faut reconnaître ce travail, le faciliter et le renforcer par des postes supplémentaires et du temps de concertation » insiste-t-il. Il faudra commencer par assurer la présence d’enseignants dans les classes à défaut de quoi c’est l’institution elle-même qui ancrerait les difficultés de cohortes d’élèves. Une situation inenvisageable pour tous les acteurs et intenable pour les enseignants.