Illettrisme : le débat n’est pas au niveau
3 septembre 2002

Les deux études complètes existant sur la comparaison du niveau des élèves (l’une portant sur 1920 et 1996, l’autre sur 1987 et 1997) infirment l’idée d’une dégradation. Elles confirment en revanche l’absence d’amélioration ces dix dernières années et la persistance des inégalités entre élèves.

Lors de ses premières déclarations, Luc Ferry a annoncé un plan d’action pour “ lutter contre l’illettrisme ”, affirmant “ c’est une nécessité, le niveau ne cesse de se dégrader ”.
S’il s’agit de s’attaquer aux inégalités scolaires, de mettre fin à “ la fracture scolaire ” l’objectif est légitime. Mais il n’est pas étonnant que de nombreuses voix se soient alors élevées parmi les chercheurs et du côté des syndicats pour s’interroger sur la pertinence de cet angle d’attaque. Car d’une part, il est hasardeux d’employer la notion d’illettrisme pour des enfants du primaire, et d’autre part jouer sur la baisse du niveau par rapport à un âge d’or mythique a quelques accents populistes.
On est en droit de se demander sur quoi se base le ministre pour parler de dégradation. Car enfin, aucune enquête, même provenant de son ministère, n’a pu étayer cette thèse. Les difficultés de l’école à conduire la totalité des élèves sur le chemin de la réussite sont suffisamment importantes, sans qu’il soit besoin de noircir le tableau préoccupant à bien des égards ; selon les résultats des évaluations 6 e , 10 à 15% des élèves ne maîtrisent pas les compétences de base en français et mathématiques. Pourtant l’école obtient des résultats réels, la durée de la scolarité s’est considérablement accrue, la part des diplômés également même si le système reste marqué par les inégalités.
Examinons donc ce que disent les deux études les plus complètes sur le niveau des élèves. La première, conduite par la DPD sur la base d’épreuves du Certificat d’Etudes Primaires (1), comparent les connaissances en français et en calcul des élèves de 1920 s’étant présenté au certificat d’études (c’est-à-dire seulement 50% choisis parmi les meilleurs élèves) à celles de l’ensemble des élèves d’aujourd’hui.
Il en ressort que “ les résultats des élèves sont aujourd’hui meilleurs en rédaction, ils sont à peu près équivalents dans les questions de dictée portant sur l’intelligence du texte (vocabulaire et compréhension) et en calcul dans trois opérations de base (addition, soustraction, division). Ils sont en baisse, légère en multiplication et marquée en orthographe en analyse grammaticale, en conjugaison et dans la résolution du type de problèmes posés dans les années 20 ”.
Les auteurs de cette étude apportent plusieurs précisions d’importances. D’abord, les programmes et contenus des enseignements en français comme en mathématiques ont beaucoup évolué depuis 1920. Ensuite, “ les élèves d’aujourd’hui ont des connaissances plus larges sur des parties nouvelles ou peu enseignées autrefois (la géométrie par exemple) ils ont plus de difficultés dans certains exercices parc e qu’ils y sont moins entraînés ”. Enfin, en 1920, “ seuls environ 50% des élèves scolarisés en primaire étaient présentés au Certificat d’Etude Primaire ”, ils étaient fortement préparés et entraînes pendant au moins une année scolaire, aux types d’épreuves et aux conditions de l’examen. Les autres élèves entraient sans diplômes dans la vie active.
La seconde enquête, également réalisée par le ministère (2), compare les résultats en lecture-compréhension entre les élèves de CM2 de 1987 et ceux de 1997. Les auteurs notent : " au vu de cette épreuve se dégage une grande stabilité des résultats (…) : les fréquences moyennes de réussite s’élèvent à 65,6% en 1987 et à 66,1% en 1997.
On peut donc dire qu’il n’y a ni dégradation, ni malheureusement importante amélioration. Il y a donc mieux à faire qu’imaginer une polémique entre nostalgiques d’un passé n’ayant jamais vraiment existé et défenseurs acharnés de l’école actuelle qui nieraient ses difficultés réelles. Mieux vaut consacrer toute l’énergie des acteurs de l’école à la mise en œuvre de solutions qui permettent à tous les enfants de réussir. Avec plus de maîtres que de classes prioritairement dans les secteurs difficiles, une attention particulière apportée à l’école maternelle, un développement de la recherche en éducation et de la formation des maîtres par exemple.

(1) n°62 des dossiers Education et Formation de la Direction de la programmation et du développement du ministère (DPD) (2) n°102 des dossiers Education et Formation