Réflexions
« Evaluations : comment mettre en évidence les progrès des élèves ? »
11 mai 2010

Entretien avec Anne-Marie Chartier, Maître de conférences à l’INRP, chargée de l’histoire de l’éducation

- Comment jugez-vous les évaluations nationales « ancien modèle » ?

  • Avec ses priorités affichées sur le français et les mathématiques, le ministère était déjà responsable des dépassements d’horaires dans ces matières et de la « relégation », s’il restait du temps, de l’histoire, des sciences… Les évaluations nationales ont aggravé ce phénomène en mettant le zoom sur un certain nombre de domaines facilement évaluables avec un papier et un crayon et elles ont mis dans l’ombre le reste, par exemple la capacité à lire des textes longs. Pourtant, l’idée était bien de construire des évaluations proches des exercices scolaires, avec une analyse possible des types d’erreur. Qu’il y ait autre chose que « réussir/échouer »me paraissait important pour créer un réflexe dans la pratique ordinaire des enseignants, pour qu’une habitude s’instaure autour de « pourquoi as-tu répondu cela ? »Le but était aussi de créer un type de relations à l’intérieur de la classe qui enrichirait et assouplirait le mode d’évaluation scolaire, les classements, les notes, etc.

- Ces évaluations étaient-elles entrées dans la culture professionnelle des enseignants ?

  • Certainement pas de tous les enseignants, mais les évaluations diagnostiques leur ont fourni un « tiers discours », une manière professionnelle de parler de leur classe. Elles ont pu être un outil formidable pour discuter avec les parents, préparer la rencontre avec autre chose que sa subjectivité empirique, mettre à distance l’émotion. Il est d’autre part important de pouvoir confronter une expérience de classe à un résultat national, pour réaliser qu’un élève considéré comme « nul »dans une école de centre ville est largement au niveau de la moyenne nationale, ou pour voir en ZEP sur quels points les élèves sont tout à fait dans le curseur et où sont concentrées leurs difficultés.

- Que pensez-vous des évaluations nationales en cours d’année ?

  • Les avantages de la passation en début d’année sont évidents : l’enseignant n’est pas juge et partie, les résultats peuvent être exploités en classe, on peut en tirer des éléments objectivés sur ce qui se passe à l’école entre les différentes classes, etc. En fin d’année, le propos est tout aussi clair, contrôle du travail des enseignants, mesure de la capitalisation des acquis des élèves… Par contre la passation en cours d’année est incompréhensible, les raisons en sont mystérieuses et l’exploitation limitée.

- Quel est votre avis sur les scores de réussite aux évaluations ?

  • Au début les enseignants ont été choqués qu’on propose des épreuves réussies à 80%. Même à l’école primaire, il était difficile de croire qu’une évaluation sans échec puisse être légitime. Penser que la courbe de Gauss est indispensable est un aspect de la culture française très violent. Il en est de même des notes qui sont des instruments de négociation disciplinaire. La bonne note est une récompense, la mauvaise une sanction… à l’école primaire aussi.

- Comment devraient être construites les évaluations ?

  • Elles devraient répondre à 3 modalités. La première concerne la norme d’un exercice et permet de juger de la compétence mobilisée en fonction de ce qui est demandé. Lors de la fabrication de l’exercice on doit penser au nombre d’élèves qui vont réussir. La deuxième concerne le classement mis en place, quasiment la seule chose qui compte pour les familles et les enfants. La question du refus des classements est à la fois une question de bonne volonté et un leurre. La question à se poser est plutôt : « que mettre en place pour que les classements ne soient pas toujours les mêmes ? » Enfin la troisième modalité s’intéresse à la mise en évidence les progrès des élèves, absente du système français.

- Que faudrait-il faire ?

  • Pour donner aux enfants la conscience qu’ils font des progrès, il faut faire repasser la même évaluation ! Si, par exemple, on fait réviser toutes les dictées qu’on a faites dans une période avec l’objectif d’en refaire une, les élèves s’investissent à fond ! C’est à leur mesure, c’est un moment de réparation de l’échec qui est en même temps un moment d’apprentissage. Au lieu de se comparer au voisin on se compare à soi-même, « je fais mieux, je fais plus vite » : c’est bon pour la confiance en soi.

- Et les évaluations en maternelle ?

  • Les recherches montrent que dès la MS les élèves ont une conscience aiguë de la réussite et de l’échec scolaire. On n’est plus dans la pédagogie de l’école maternelle post montessorienne avec des activités libres, du matériel éducatif, des moments d’échanges et d’apprentissage anthropologique décisifs. Aujourd’hui les exigences sont beaucoup plus fortes mais, en gros, ne vont jouer que les élèves les plus rapides, ceux qui ont terminé leur fiche ! Alors que le plus souvent les élèves ne comprennent pas exactement ce qui est attendu par l’enseignant, un certain nombre de pressions sur des résultats de court terme, à cause des évaluations, produisent une aggravation des conditions de travail et touchent le bien-être des tout-petits.