Entretien avec Michèle Verdelhan- Bourgade | Apprendre une langue qui sert à apprendre
7 octobre 2008

Entretien avec Michèle Verdelhan- Bourgade est Professeur de sciences du langage à l’Université de Montpellier, Auteur de « Le français de scolarisation. Pour une didactique réaliste » (PUF)

- Pour les enfants nouvellement arrivés en France, les linguistes parlent d’un apprentissage du français, langue de scolarisation. Quelle définition donneriez-vous de cette notion ?

  • Pour les enfants nouvellement arrivés en France (ENAF), le français est la langue « seconde » dans le sens où ce n’est pas leur langue maternelle. Le français est la langue de la société où ils vivent, celle des médias, de l’école… Mais en plus le français est la langue de scolarisation, langue dans laquelle se font tous les apprentissages. La situation est différente de celle de l’enfant qui apprend une langue étrangère. Le français n’est pas une simple langue qu’il faut apprendre, c’est la langue qui sert à apprendre.

- Quelles difficultés rencontre un enfant dont le français n’est pas la langue maternelle quand il arrive à l’école ?

  • La difficulté est sans commune mesure avec l’apprentissage d’une langue étrangère. Beaucoup de difficultés se présentent mais elles sont différentes selon le profil de l’enfant. Il ne faut pas penser les enfants nouvellement arrivés en France comme une communauté homogène. Les différences sont flagrantes selon que l’enfant a été scolarisé ou pas, alphabétisé ou pas, selon son âge, selon qu’il est accueilli dans une classe d’intégration ou pas. La langue d’origine, mais aussi le milieu social ont aussi une incidence. Prenons l’exemple d’un enfant de 8, 9 ans qui n’a jamais été scolarisé auparavant et qui arrive dans une école où il n’existe aucun dispositif CLIN (et cet exemple n’est pas si rare). Quand cet enfant arrive dans sa classe, il découvre le fonctionnement d’une école mais il doit aussi comprendre les raisons de ce qu’on y fait, les outils, les règles de vie… Comme les autres, il doit en plus acquérir les concepts et notions enseignés. Et tous ces apprentissages, il doit les faire en un temps record. Plus cet enfant est âgé à son arrivée, plus il est en décalage avec les exigences de l’école.

- Comment l’enseignant peut aider ces enfants à entrer dans les apprentissages ?

  • Les classes spécialisées (CLIN) sont équipées pour accueillir et aider l’enfant. Quand l’enfant est scolarisé en classe ordinaire, l’enseignant doit d’abord prendre conscience des difficultés complexes et nombreuses de l’enfant. Il doit aussi accepter que cet élève nécessite une attention individualisée. La seule présence des élèves dans la classe ne leur permet pas de comprendre ce qui s’y passe et d’entrer dans la scolarisation. La tentation de laisser faire le « bain linguistique » existe mais celui-ci ne saurait suffire aux élèves pour s’approprier des savoirs. Seul l’apprentissage dirigé par l’enseignant peut aider les élèves. Le nombre croissant d’élèves par classe rend cette exigence toujours plus difficile pour l’enseignant. Seconde chose, beaucoup d’enseignants dans cette situation ont tendance à penser que la langue maternelle peut être un handicap. Ceci, alors que les bienfaits du multilinguisme sont vantés partout. Pourtant, la scolarisation de ces enfants les conduira à un bilinguisme. L’enfant a une langue et il en apprend une autre. Et sa langue d’origine peut être un appui pour entrer dans la langue d’apprentissage. Si le regard de l’enseignant montre à l’enfant que parler une langue autre est une richesse, il peut éviter un sentiment de rejet. L’enfant n’est pas une tasse vide, il a déjà des compétences qu’il peut transférer, il faut l’aider à les mobiliser.

- Quels sont les outils dont les enseignants disposent ?

  • Les enseignants ne sont pas totalement démunis pour faire face. Il existe des structures comme les CASNAV qui disposent de centre de documentation et dont les équipes ont identifié les besoins langagiers des ENAF et ce à quoi porter attention. Il ne faut pas se priver non plus des travaux en didactique du français langue étrangère (FLE) qui peuvent être utiles au début (manuel, fichier). Enfin, les travaux de méthodologie du français langue seconde (FLS) se sont multipliés et ont mis en évidence des principes simples. J’en citerai deux. L’important dans une classe ordinaire c’est que l’enfant comprenne ce qui s’y passe. C’est une dimension capitale du langage oral, davantage que la communication quotidienne, car le langage oral courant s’acquiert aussi à l’extérieur de l’école. Deuxième problème urgent, sensibiliser à l’écrit scolaire. À l’école, l’élève est en contact permanent avec l’écrit, et un écrit exigeant, il suffit pour s’en persuader de feuilleter un manuel scolaire de cycle 3. Il faut aider très vite l’ENAF qui n’a pas fréquenté ce support à se familiariser avec.