Dossier : "Plus de maîtres que de classes | Le métier en équipe"
« Coordination, régulation, coopération »
18 décembre 2012

Entretien avec Françoise Lantheaume, sociologue, maître de conférences à l’Université Lyon II où elle dirige le laboratoire « Education, Cultures, Politiques  ». Elle a effectué de nombreuses recherches sur le travail et le métier d’ enseignant.

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- Beaucoup d’enseignants sont attachés à une pratique individuelle de leur métier. Comment l’expliquez-vous ?

  • L’ idée d’être seul « maître à bord » de sa classe est illusoire. Même s’ils sont physiquement seuls, ce qui n’est pas toujours le cas, l’activité des enseignants se situe toujours dans l’interdépendance. Leur travail dépend de ce qui se fait avant, ailleurs, après. Cet attachement à « sa » classe traduit le désir de conserver un pouvoir d’action. Quel que soit son travail, si on perd ce pouvoir d’ agir, ça devient vite déprimant. Mais compte tenu de l’évolution du travail enseignant, de l’accumulation des prescriptions, des responsabilités accrues, cet isolement conduit les enseignants à porter seul le poids des échecs, les place en situation de fragilité et peut les mettre en danger.

- Le maître supplémentaire peut-il les sortir de cette solitude ?

  • À la différence des AVS ou des ATSEM, on travaille avec un personnel de même statut, ce qui évite les difficultés et les tensions liées à des missions différentes. Ce sont des collègues qui font le même métier, ont la même formation, les mêmes règles professionnelles, ce qui permet plus facilement de créer une confiance et de parler « boulot ». Si les enseignants, au travers de la présence d’un maître supplémentaire, font l’expérience d’un enrichissement de leur travail, ça ne peut que les encourager à adopter un fonctionnement plus collectif.

- Que demande aux enseignants le dispositif « plus de maîtres que de classes » ?

  • À mon sens, trois conditions doivent être réunies. La première c’est la coordination de l’action. Elle consiste à s’organiser entre adultes qui travaillent dans le même espace au service des élèves : agendas, répartitions, projets... Le deuxième point essentiel est la possibilité d’avoir des moments de régulation. Les enseignants qui interviennent à deux sur une classe par exemple doivent pouvoir avant et après l’action conjointe ou successive échanger sur ce qui s’est passé, ce qu’on va faire... Enfin le troisième élément est la coopération. Celle-ci s’effectue essentiellement dans des temps informels. L’organisation du travail doit laisser aux enseignants du temps pour se parler : comment on s’y prend ? Qu’est ce qui marche ? Pourquoi on est d’accord ou pas ? Cette coopération va permettre de définir des règles qui seront validées ou non dans le cadre de collectifs de travail plus larges. On ne peut pas introduire ce dispositif sans penser en même temps l’organisation du travail.

- Plus de maîtres que de classes, c’est aussi plus de travail ?

  • Le maître supplémentaire n’est pas forcément synonyme d’un allégement de charges car il suppose de nouvelles tâches, différentes. Il faut savoir ce que l’on cherche en mettant en place un tel dispositif. Sur ce point, l’institution a quelque chose à dire. Mais il faut savoir que quelles que soient les injonctions, à partir du moment où on crée une nouvelle ressource pour une organisation, cette ressource va être interprétée de façon très différente en fonction des besoins de cette organisation et des négociations internes. Le maître supplémentaire pourra être utilisé pour tenir la classe, pour aider aux apprentissages ou même pour faire en sorte que rien ne change...

- Faut-il un profil particulier au « maître supplémentaire » ?

  • Il faut des aptitudes à la communication avec les collègues. Dans un premier temps, des enseignants se porteront peut-être volontaires sur la base de leur expérience, parfois extra-professionnelle. Mais les compétences se fabriquent aussi au sein d’un travail collectif, ce qui peut permettre à chacun d’assumer cette tâche à tour de rôle et c’est sans doute la configuration la plus intéressante. En revanche l’idée d’une formation spécifique de ces maîtres me semble à écarter car elle risquerait d’aboutir à une spécialisation. L’accompagnement est nécessaire mais doit s’effectuer prioritairement auprès des équipes car la question centrale est bien l’organisation du travail dans l’école. Il faut se poser collectivement la question : qu’est-ce qu’on fait avec le maître supplémentaire ?

L’ensemble du dossier :

- Présentation du dossier
- Une circulaire au menu
- Martigues : pour améliorer les résultats
- « Un levier pour lutter contre la difficulté »
- STAINS : le plus de la maîtresse sup’
- Rapport 2001-2003, Un climat plus serein
- Colloque : Un accompagnement souple
- En bref
- « Coordination, régulation, coopération »