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Transformer le collège, une interview de Denis Paget
20 septembre 2010

Le collège est-il condamné à être la première étape de tri des élèves ? Comment peut-il répondre à la nécessité d’y faire réussir tous les élèves ? Interview de Denis Paget, auteur de "Collège commun Collège humain", Institut de recherches de la FSU, éditions du Temps.

Quel rôle donneriez-vous au collège dans le système éducatif ?

Le collège est la troisième marche d’un parcours scolaire qui a commencé à l’école maternelle puis à l’école élémentaire et qui doit nécessairement se prolonger dans une formation de second cycle au lycée général et technologique ou au lycée professionnel pour tous les jeunes d’une génération. Ce ne doit donc être un cycle terminal pour personne. Il tient sa spécificité de ce qu’il doit scolariser indistinctement tous les jeunes et que ces jeunes sont des préadolescents puis des adolescents, c’est à dire un âge où se cherche et se construit une identité avec et/ou contre le monde des adultes. La difficulté aujourd’hui tient au fait que notre système ne permet pas beaucoup de rejouer les épreuves scolaires : chaque étape revêt un caractère définitif qui s’accentue au collège puisque c’est à ce niveau que va s’opérer le premier grand tri entre ceux qui seront assignés à de faibles qualifications ou à l’absence de diplômes, et ceux qui pourront continuer. Un meilleur collège serait celui qui écarterait et reporterait ces décisions et qui recentrerait sa mission sur la qualité des apprentissages et non sur le « parcours des métiers ».

Le socle commun et le livret de compétence sont - ils la réponse à cette vision du collège ?

Il faut d’abord observer que la politique gouvernementale est exclusivement mobilisée par une réduction drastique des coûts, qui explique un centrage des réformes sur les maillons qui coûtent le plus cher, c’est-à-dire sur le lycée et surtout les enseignements technologiques. Tout est construit pour réduire les obligations de l’Etat : suppression des règles de dédoublement, réduction du temps des enseignements au choix des élèves, uniformisation des parcours, effacement de la voie technologique. Les priorités auraient dû se porter sur l’école et le collège pour réduire fortement l’échec et la démotivation. Tant que ces problèmes n’auront pas été résolus, toutes les réformes des niveaux supérieurs n’apporteront aucun bénéfice. Or, le choix du socle commun introduit un double curriculum : l’un, ambitieux, centré sur des programmes suffisamment passéistes pour en interdire l’accès à une bonne partie des enfants de milieu populaire, l’autre, sans grande portée pour ambitionner des poursuites d’étude, centré sur le socle de compétences. S’ajoute à ce constat l’introduction d’un système très individualisé et précoce de portefeuille de compétences dont rêve le MEDEF depuis très longtemps pour briser les références et solidarités collectives incarnées par les diplômes nationaux.

Comment le collège doit-il prendre en compte les évolutions sociologiques et sociétales ?

Il me semble que le dialogue entre les enseignants et la société doit impérativement être relancé pour trois raisons majeures : d’abord le système scolaire est fortement secoué par les évolutions de l’éducation familiale et par l’évolution même du couple et de la famille qui font de très nombreuses victimes. Ensuite il est également terriblement affecté par les évolutions culturelles de masse qui modifient profondément les pratiques culturelles et le rapport à des objets scolaires qui les prennent peu en considération. Enfin, nous formons un peuple extraordinairement métissé, ce qui devrait être une richesse mais qui est continuellement transformé en handicap à cause des effets de décennies de politique urbaine et sociale ségrégative qui menacent maintenant la cohésion même de la société française. Les personnels de l’éducation nationale devraient agir sur ces trois dimensions en appelant à l’aide parents et élèves victimes de ces mauvais choix. Nous ne nous en sortirons pas tous seuls.

Quelles pistes proposeriez-vous pour aider à la transformation du collège, aujourd’hui stigmatisé par les élèves en échec, l’absentéisme, la violence... ?

Je propose dans mon livre d’agir sur tous les leviers : par exemple, revoir de façon offensive et progressive la carte scolaire pour supprimer les ghettos ; détendre les relations élèves / enseignants / parents en réduisant le caractère définitif du verdict scolaire mais aussi en reconsidérant la fragmentation des apprentissages et en intégrant l’aide aux devoirs comme une tâche majeure des enseignants ; redéfinir une culture scolaire plus en prise sur notre temps et sur la diversité des appartenances culturelles de nos élèves, et plus ambitieuse en matière de formation critique ; encourager le dialogue plutôt que le recours aux sanctions, voire au sécuritaire. Mais aussi introduire de la diversité et des choix, des travaux de longue durée, une valorisation du travail auprès des parents, une capacité d’écoute des difficultés parentales...

En quoi la mise en place d’une politique managériale empruntée à l’entreprise peut-elle renforcer le système éducatif ?

Je pense qu’il faut complètement revoir le système hiérarchique descendant que nous subissons et, au niveau de l’établissement, il est temps de revendiquer une vraie démocratie qui peut passer par la suppression du statut de chef d’établissement et le renforcement d’un collectif qui saurait débattre des choix et les trancher de façon démocratique. Aujourd’hui la surprescription qui nous envahit et dont le livret de compétence offre une caricature extrême, empêche littéralement de faire du bon travail et exerce une pression de plus en plus insupportable sur les enseignants et tous les personnels. Il est temps de secouer ces carcans et de retrouver le chemin de la controverse et de la qualité du travail. vignette