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« Une mutation des compétences »

2 mars 2007

Entretien avec Jean Pierre Jaffré, chercheur en linguistique génétique au CNRS.

- Confirmez-vous la baisse du niveau en orthographe établie par Danièle Manesse et Danièle Cogis dans leur livre ?

  • Qu’il y ait une baisse du niveau en orthographe, d’un point de vue technique, statistique, c’est indiscutable. D’un point de vue sociolinguistique cela l’est moins. À mon avis, la comparaison de compétences interindividuelles doit aussi prendre en compte l’arrière-plan social. À y réfléchir en effet, qu’il y ait aujourd’hui une mutation des compétences en orthographe, ce n’est pas si inattendu. Le statut de l’orthographe n’est plus tout à fait le même, aujourd’hui et il y a 20 ans, et a fortiori il y a un siècle !

- Doit-on alors revenir aux méthodes traditionnelles ? Supprimer l’ORL comme le pense le ministre de l’Éducation nationale ?

  • L’ORL va dans le bon sens même si elle devrait être prolongée par des activités plus techniques qui passent par la confection et l’utilisation d’outils donnant à voir les formes orthographiques. Quand l’école apprenait à « lire, écrire et compter », le niveau en orthographe était peut-être meilleur. En se centrant sur les seuls savoirs de base, l’école pouvait se permettre d’entraîner les gens de manière plus intensive. Mais n’oublions pas qu’à ces époques, l’orthographe était aussi un moyen de sélection qui laissait beaucoup d’élèves en chemin. Tous n’entraient pas en sixième et tous n’étaient même pas présentés au certificat d’études. Autrefois, le savoir orthographique servait finalement moins qu’aujourd’hui. On ne vivait pas dans une société de scripteurs, on n’avait donc moins l’occasion de réemployer ces savoirs et ce qui était appris à l’école primaire avait ensuite tendance à s’oublier. Aujourd’hui, avec l’apparition des TICE notamment, la production écrite a pris une place plus importante… On demande aux gens d’écrire sans cesse davantage et, du coup, l’orthographe apparaît dans toute sa complexité et s’avère plutôt inadaptée aux besoins de notre société. En partant de ce constat, on peut raisonner de deux façons. On peut conclure à la catastrophe, voir des erreurs partout, condamner l’école, etc. Mais on peut suivre une voie à mes yeux plus pragmatique en considérant que les formes graphiques doivent pouvoir répondre à des demandes différentes et varier en fonction de ces demandes. Cette polygraphie effraie les Français construits par une conception hyperrigide de la norme orthographique mais d’autres pays - le Japon par exemple - sont depuis longtemps accoutumés à la coexistence d’écritures différentes. De fait, l’augmentation des besoins en production écrite ne fait que révéler un peu plus les limites d’une orthographe une et indivisible, confrontée à des besoins multiples, à des supports et à des destinataires distincts.

- L’idée grandement développée par certains est qu’il existe une baisse générale du niveau. Pensez-vous que l’orthographe en soit une illustration ?

  • D’une manière générale, je pense qu’il n’y a pas une réelle baisse de niveau. Des gens vivent dans une société donnée et développent des aptitudes adaptées à cette société. Dans la mesure où l’école n’est pas un lieu imperméable à la vie sociale, il est normal que la société exerce sur elle une influence, en particulier sur les demandes qui lui sont faites et sur les compétences qu’elle est censée enseigner. J’irai d’ailleurs jusqu’à dire que, globalement, les savoirs dont disposent les élèves d’aujourd’hui sont plus diversifiés, et peut-être même plus importants que ceux d’autrefois. Tous ceux qui ont travaillé sur la question concluent plutôt à un changement, à une mutation, qu’à une baisse du niveau.

- Quel avenir pour l’orthographe ?

  • L’orthographe fait partie des outils qui doivent s’adapter à la demande sociale, et pas l’inverse. Le problème de l’orthographe c’est qu’elle est à la fois un objet culturel qui, en tant que tel, est sans doute respectable, et un outil dont on se sert tous les jours. C’est donc le grand écart perpétuel. Il y a sans doute des choses à faire sur le plan didactique mais la solution à terme reste la simplification d’une orthographe qui, contrairement à celles d’autres pays, est un outil difficilement maîtrisable. Et si on n’accepte pas de réformer l’orthographe, il faudrait au moins que se développent des attitudes plus tolérantes. Or les tolérances existent, mais qui les utilise ? Il faut dire sur ce point que les enseignants entretiennent euxmêmes des relations souvent complexes avec la norme orthographique. Si, comme ils en ont le droit, ils se référaient plus régulièrement aux tolérances de 1901, aux rectifications de 1990, entre autres, ils contribueraient utilement à libérer les citoyens du poids excessif de cette norme.

Lire aussi l’entretien avec Danièle Manesse "Le niveau des CM2 a notablement baissé"


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