Claude Halmos : Une indispensable formation des enseignants

Mis à jour le 07.06.11

Claude Halmos est psychanalyste. Elle répond aux questions de SNUipp.fr sur le harcèlement à l'école.

 

Pourquoi les maltraitances entre enfants ne sont-elles pas anodines ?

Les enfants doivent pouvoir se débrouiller avec les petites moqueries de la vie quotidienne. Et il faut leur apprendre à le faire en leur en expliquant le mécanisme : l'objet de la moquerie (dents , lunettes …) n'est pas choisi parce qu'il est vraiment ridicule mais parce qu'il est susceptible de faire pleurer celui dont on se moque . Si ça marche, l'agresseur continue, si ça ne marche pas, il renonce … Ce qui pose problème ce sont les maltraitances répétées qui viennent d'un enfant ou d'un groupe d'enfant et qui visent toujours le même enfant. Ce ne sont pas des « histoires d'enfants ». Pour l'agressé comme pour l'agresseur, ces situations sont porteuses de « petites graines » qui vont pousser en eux et sont susceptibles de donner de grands arbres. Cette affirmation n'est pas idéologique mais découle directement de ma pratique d'analyste à l'écoute des enfants mais aussi des adultes qui peuvent raconter le prix qu'ils ont payé pour de telles expériences .

Vous dites qu'elles font deux victimes. Quelles peuvent être les conséquences pour chacune d'elles ?

Ces conséquences graves peuvent durer la vie entière. L'enfant agressé souffre d'abord d'une atteinte à l'image de lui. Cette atteinte peut être provoquée par des moqueries mais aussi par des agressions par des plus grands. Quand les adultes n'interviennent pas cela prend un sens pour l'enfant, même si c'est inconscient : il évolue dans un monde sans loi. La situation duelle avec l'agresseur est comme une bulle cauchemardesque où l'agressé peut se trouver anéanti ou chercher des stratégies d'évitement dans cette relation d'emprise. Ces stratégies vont détériorer encore plus l'image de soi en renforçant le sentiment d'être lâche et soumis. Cette situation d'emprise peut être comparée à celle du lapin devant les phares de la voiture, un rapport de force parfois réel mais aussi imaginaire. C'est une école de la soumission.

Pour les agresseurs c'est par contre une école de la délinquance et du sadisme. Quand on laisse un enfant « torturer » un autre enfant ou même un animal, il va découvrir une jouissance à faire souffrir l'autre et il ne pourra plus s'en passer. Elle fera partie de son rapport à l'autre. Bien sûr tous les enfants qui tirent la queue du chat ne vont pas devenir des assassins mais tous les assassins sont passés par des expériences de ce genre .

Pourquoi faut-il prendre cette question à bras le corps dès la maternelle ?

Tout ceci se construit petit à petit et il faut empêcher le plus tôt possible ces mécanismes de se développer. La compassion, c'est à dire pouvoir se représenter la souffrance de l'autre, n'est pas innée : elle s'apprend. Les adultes sont là pour expliquer les règles de la vie sociale et les droits de l'homme mais aussi pour inviter les enfants à se mettre à la place de l'autre pour réaliser ce qu'il est en train de lui faire. Ces interventions répétées vont faire que la souffrance de l'autre – qui est quelque chose d'abstrait pour l'enfant petit – va prendre une consistance et une réalité parce qu'il va pouvoir se la représenter à la lueur de la sienne.

Quel doit être le rôle des adultes de l'école ?

Il est déterminant : le harcèlement ne peut avoir lieu que s'ils ne l'empêchent pas. L'école est lieu où on doit expliquer les lois du monde et les enfants doivent comprendre que les règles posées à l'école existent également en dehors, même pour mes adultes. C'est le rôle de l'école d'informer sur les lois qui régissent la vie en société : c'est de l'instruction civique. Et on peut faire aussi référence à l'Histoire et à son lot d'exclus et de persécutés . Certains enfants souffrent d'un déficit d'éducation et l'école, même si elle ne remplacera jamais l'éducation parentale, peut compenser ce déficit.

En quoi devrait consister pour vous une formation efficace des enseignants ?

Les enseignants ne sont pas laxistes, ils sont essentiellement perdus car ils peuvent ne pas se rendre compte de la gravité de la situation et ne pas savoir quoi faire. Il faut donc les informer sur la gravité des conséquences des maltraitances répétées sur la construction de l'enfant. Il faut ensuite leur donner des outils pour savoir quoi faire. Devant une situation comme une bagarre ou une agression répétée, on punit mais on rassemble les enfants, on explique les lois dehors, la punition, la position des adultes. Et surtout on demande aux enfants ce qu'ils en pensent : la trouvent-ils juste ? injuste ? pourquoi ?. On fait progresser les choses tout en donnant à l'enfant agressé une légitimité pour se défendre et pour demander l'aide des adultes.

Quel regard portez-vous sur les Assises sur le harcèlement qui viennent de se tenir et sur les propositions du ministre de l'éducation ?

Les assises étaient une bonne idée, les conclusions qui en ont été tirées sont loin de ce qui était espéré. La compassion pour les victimes est une bonne chose mais mon souci en tant qu'analyste c'est qu'on cesse d'avoir des victimes, et ce n'est pas le numéro d'appel qui va faire changer les choses. On ferme le compte Facebook de l'agresseur en oubliant qu'il a commencé petit et cela ne résout pas le problème de ce travail éducatif qui est à faire très tôt. Le guide pour les écoles et la sensibilisation des chefs d'établissement ne peuvent remplacer la formation des enseignants : les adultes doivent être formés pour ne plus laisser faire !


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Grandir
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