
C’est à Mamoudzou, chef-lieu de la collectivité territoriale de Mayotte qu’on trouve la plus grande maternité de France. Près de 5000 naissances par an sur les 8000 dans l’île qui donnent une idée du dynamisme démographique sur ce caillou au parfum d’ylang-ylang. Mais une donnée qui, associée à l’importante croissance migratoire traduit l’ampleur des problèmes sociaux, économiques, politiques qui traversent la société mahoraise et le défi que doit relever l’école de la République sur ce morceau africain de territoire français.
Car la grande majorité des 190 000 habitants de Mayotte est attachée à la nationalité française acquise depuis 1841. A l’inverse des autres habitants de l’archipel des Comores qui se sont prononcés pour l’indépendance en 1974 et en dépit des protestations internationales, les Mahorais ont exprimé à plusieurs reprises par leurs suffrages (1974, 1976, 2000) leur souhait de rester Français. Cette volonté a débouché sur la création d’une collectivité départementale* depuis 2001 et l’accès au statut de département français (le 101ème) qui devrait se concrétiser en avril 2011.
On comprend aisément l’intérêt de la population à bénéficier des garanties sociales démocratiques et économiques du giron de la République. La position privilégiée de l’île dans l’Océan Indien en fait un atout géostratégique important pour la France. Mais le maintien de ce « confetti de l’histoire » aux portes d’un continent africain marqué par la pauvreté et l’instabilité politique n’est pas sans poser problème. L’un des plus prégnants est la forte attractivité migratoire qui pousse les comoriens à embarquer sur les kwassa-kwassa (bateaux rapides) pour gagner l’île de Mayotte voisine. Un autre point de tension est la prise en compte de la culture locale mahoraise dans le fonctionnement des institutions françaises et plus particulièrement de l’école.
Le système éducatif est en effet concerné au premier chef par les difficultés sociales du futur département. L’école mahoraise doit faire face au spectaculaire essor démographique et scolariser l’ensemble des enfants : une population d’élèves majoritairement confrontée à des conditions de vie marquées par la précarité et la pauvreté et dont une large part, issue de l’immigration comorienne, est non francophone. Siti Mari Saïd Ali, qui enseigne dans le village de Poroani au sud-ouest de l’île a été recrutée en 1997 au niveau du bac pour faire face à l’explosion des effectifs scolaires. Après deux années de formation qui lui ont donné le statut d’institutrice, elle a choisi la maternelle « pour mieux voir évoluer les enfants ». 10 ans plus tard, elle conserve le même amour du métier malgré des conditions de travail difficiles : « Les relations avec les parents d’élèves sont parfois compliquées. Ici même les plus petits ont l’habitude de se déplacer seuls et à la sortie de l’école il n’y a personne. Les parents ont compris l’intérêt de la scolarisation mais beaucoup d’entre eux, sans travail, ont dû mal à se faire respecter, il n’est pas rare qu’ils obligent leurs enfants à rester à l’école en les frappant avec un petit fouet ! ». Pour les 32 élèves de la classe de moyens de Siti Mari, le principal enjeu est l’apprentissage de la langue française. « Peu d’enfants parlent français à la maison. Au début, j’utilisais beaucoup ma langue maternelle le shimaoré pour expliquer et traduire mais dans cette région, les élèves parlent shibouski ; Maintenant je parle uniquement le français ». Une attitude qui amène les enfants à s’entraider et qui donne de bons résultats : « La plupart des élèves de notre école arrivent au CP avec un bon niveau ».
Mais pour Siti Mari, comme pour Stéphane Miaux qui enseigne en CP/CE1 à Koungou, au nord-est de l’île, le principal problème est matériel. « Notre école compte 20 classes et faute de place nous fonctionnons sur le principe de la rotation : la moitié des classes viennent de 7 à 12h 20 et les autres de 12h 30 à 17h 40 ». On est loin du débat sur les rythmes en métropole ! « La journée continue épuise les enfants dont beaucoup fréquentent en plus l’école coranique ». Dans cette zone défavorisée, beaucoup d’élèves sont sans papier et vivent dans les bidonvilles tout proches. « Les conditions sont extraordinairement lamentables , » déplore Stéphane, « on crève de chaud dans les préfabriqués et on ne s’entend plus à chaque averse tropicale ». La municipalité n’assure plus l’entretien depuis une semaine et l’état d’insalubrité est tel que l’équipe d’enseignants a fait valoir son droit de retrait, soutenue par les parents. Un problème récurrent sur l’île où 70% des écoles fonctionnent malgré un avis négatif de la commission de sécurité.
L’argent des collectivités locales qui devraient fournir 900 euros par classe a le plus grand mal à parvenir à destination. Saïd Abdallah, enseignant en classe de CM1 à Mamoudzou, se contente de cahiers et de stylos : « Nous n’avons pas de livres et devons acheter le matériel sur notre budget personnel ». Pour Saïd, il y a un fossé entre les exigences de l’administration et la réalité du fonctionnement des écoles et des élèves accueillis : « La langue française reste une langue seconde, je garde mes élèves deux ans de suite pour mieux les suivre dans l’apprentissage de la lecture mais un quart d’entre eux ont deux ans de retard. ». Saïd, professeur d’école a passé le concours d’entrée à Mayotte et suivi la formation de l’IFM. Il pointe la diversité des statuts des personnels : « Faire travailler ensemble des contractuels payés 980 €, des instituteurs, des P.E locaux et d’autres arrivés par exeat qui gagnent le double peut créer des tensions » mais c’est pour ajouter « Dans mon école, il n’y a pas de problème ». Une solidarité indispensable pour relever les défis qui attendent l’école de Mayotte.
*statut transitoire qui présente certaines dispositions dérogatoires au fonctionnement d’un département

Fort des 70,9 % des voix recueillies aux dernières élections paritaires locales, le SNUipp-FSU Mayotte est en première ligne pour accélérer la nécessaire mutation de l’école mahoraise dans le processus de départementalisation. Les revendications ne manquent pas pour permettre aux enseignants de l’’île de bénéficier des mêmes droits que leurs collègues de métropole : titularisation des contractuels, indexation des salaires, participation au mouvement national informatisé… Le SNUipp-FSU s’investit aussi pleinement dans le combat pour l’amélioration de conditions d’enseignement tellement déplorables qu’elles conduisent certaines équipes (Mamoudzou, Kounguou, Koropa) à faire valoir leur droit de retrait. Une détermination qui porte ses fruits : le 26 janvier dernier, le préfet de Mayotte a annoncé le lancement d’un plan de rénovation des écoles, se déclarant en accord avec la position du SNUipp-FSU sur le dossier.
* la voix des maîtres : titre du bulletin du SNUipp Mayotte