Europe
Voyage en Hongrie nationaliste
11 janvier 2016

Depuis son élection en 2010, le Hongrois Viktor Orban développe un nationalisme salué par Marine Le Pen. L’école publique n’est pas épargnée.

« salut dictateur !  ». L’accueil fait par Jean-Claude Juncker au Premier ministre hongrois Viktor Orban le 22 mai dernier a jeté un froid au sommet européen de Riga (Lettonie). Vainqueur des législatives de 2010 après huit années d’alternance, puis de celles d’avril 2014, le chef du parti nationaliste Fidesz-Union civique hongroise (Fidesz-MPSz), s’illustre particulièrement à Bruxelles depuis plusieurs mois par ses positions nationalistes dans la crise des migrants et la remise en cause nationale de droits démocratiques européens. En juin dernier, cela a valu un avertissement de l’Europe à son gouvernement, lui reprochant de ne pas respecter les valeurs de l’Union, en raison d’une consultation publique sur l’immigration portée par une campagne d’affichage dont « le contenu et la formulation (…) établissent un lien direct entre les phénomènes migratoires et les problèmes de sécurité ». Cela n’a pas empêché le gouvernement hongrois de lancer en fin d’année une campagne du même acabit, condamnée cette fois par l’ONU, parce qu’elle « dépeint ceux qui fuient la guerre et les conflits comme des "criminels, des envahisseurs et des terroristes". »

Contrôler la presse et la justice

En Hongrie, malgré la majorité absolue dont dispose le parti populiste au Parlement (133 sièges sur 199 avec 44,61% des voix lors du scrutin), nombreux sont celles et ceux qui se passeraient d’une telle publicité. « Sorry about our prime minister ! » scandait récemment une affiche à l’arrivée des voyageurs de l’aéroport international de Ferenc Liszt. C’est que depuis bientôt six ans, Viktor Orban tient des propos de plus en plus nationalistes et réactionnaires, prônant par exemple, contre les engagements européens, le rétablissement de la peine de mort. Ses réformes donnent la mesure de son régime. 2011, la loi sur les médias oblige les journalistes à dévoiler leurs sources, un conseil des médias est créé pour contrôler la presse. Malgré quelques inflexions du texte, « dans la pratique, la simple existence de certaines dispositions dans la législation hongroise a pour effet de paralyser la liberté de la presse » indiquait le commissaire européen aux droits de l’homme Nils Muinieks en décembre 2014. La réforme du système judiciaire est venue renforcer la mainmise de l’État sur la justice en affaiblissant ou modifiant les principales instances.

Filières d’excellence à l’école

Il n’est pas surprenant que le gouvernement hongrois ait également voulu réformer l’école, une école placée sous la tutelle du ministère des ressources humaines. Difficile de le lui reprocher de prime abord. Caractérisé par une forte décentralisation, par une grande autonomie des municipalités, le système a surtout produit de très fortes inégalités. Gabor Eröss, chercheur en sociologie de l’éducation, de l’Académie hongroise de Budapest parle de « filières d’excellence ». « À l’entrée au primaire, raconte-t-il, certaines écoles allaient jusqu’à faire passer des tests aux enfants. Dès l’âge de 6/7 ans on pouvait faire le tri de ceux qu’on acceptait à l’école en fonction de leurs supposées capacités ».

Une organisation d’État pour les enseignants

Les inégalités sont aussi le fait d’autres discriminations. Dans certaines localités de ce pays de 10 millions d’habitants se pose en effet la question de la scolarisation des enfants tziganes, avec des situations disparates, des écoles où on ne les accepte pas, d’autres où on accepte la mixité, d’autres encore, « des écoles sous-financées », où seuls ces enfants sont admis. Qu’il s’agisse des « filières d’excellence » ou des écoles qui accueillent les enfants roms, l’idée de carte scolaire est bien plus qu’ailleurs une illusion. Quand en 2011 le Fidesz décide de centraliser le système scolaire, il ne change rien à tout ce qui contribue à produire les inégalités. « Le gouvernement centralise au niveau de la gestion des établissements scolaires, des nominations des directeurs dont on attend qu’ils soient loyaux, de l’inspection des enseignants… Orban supprime l’autonomie mais conserve les inégalités ! ». Alors que dans le pays depuis plusieurs années le gouvernement encourage l’église à gérer directement les écoles, les élèves doivent obligatoirement choisir entre une option d’enseignement religieux ou éthique. « Il s’agit d’une reprise en main idéologique » estime le chercheur pour qui c’est encore plus frappant dans les manuels d’histoire. Ces derniers proposent une vision nationaliste, dans laquelle la Hongrie a toujours le beau rôle. « Le Fidesz a essayé de réécrire l’histoire pour dire : ce n’est qu’après le coup d’État du parti pronazi des Croix fléchées en 1944 et l’invasion nazie que la Hongrie est devenue fasciste. Les déportations ont été le fait des Allemands ».

Et les enseignants dans tout ça ?

Fin 2013 le gouvernement a réformé le déroulement des carrières, les grilles des salaires, les statuts et les a invités à signer un nouveau contrat comprenant l’adhésion forcée à la chambre nationale des enseignants comportant une charte “éthique”, à la fois professionnelle et privée. « Les membres n’ont ni la possibilité de s’opposer aux propositions des autorités, ni de représenter ou de défendre les intérêts professionnels des enseignants. Cela risque de restreindre le rôle des syndicats de l’éducation », explique Piroska Gallo, présidente du PSZ-SEHUN, le plus grand syndicat d’enseignants du pays. Quant à Gabor Erös, il y voit une marque de fabrique. « C’est comparable au système corporatiste fasciste, de Salazar, de Franco, de Mussolini, qui exerçait une fonction de contrôle des groupes professionnels. C’est cette idée, avoir une corporation dont les chefs dépendent directement de l’État et qui va exercer un contrôle à la fois politique, idéologique et pédagogique ».


En bref

Fille-garçon : à chacun son truc
« Certaines capacités physiques et intellectuelles sont différentes chez les filles et les garçons. » Les manuels de biologie hongrois pour les classes de 5e (l’équivalent du CM2) ne s’embarrassent pas de formules alambiquées pour dissimuler une conception sexiste de la société. Loin du débat français sur l’égalité fille-garçon à l’école, ils expliquent par exemple que les filles sont meilleures que les garçons dans les travaux manuels, que les premières ont plus de facilité en lecture tandis que les seconds sont meilleurs en mathématiques et dans certains sports. Pour les maths, les auteurs des manuels délivrent une interprétation surprenante des résultats PISA, estimant que les raisons pour lesquelles les garçons ont de meilleurs résultats seraient d’ordre… génétique.

Indicateurs

Les chiffres clé de l’éducation primaire
Selon l’Unicef, en 2012 le taux d’alphabétisation des 15-24 ans en Hongrie était de 98,8 % chez les hommes et 99 % pour les femmes. 87,8 % des garçons et 86,6 % des filles étaient inscrits en pré-primaire. Concernant la scolarisation dans le primaire, elle était de 97,5 % chez les garçons et de 97,9 % pour les filles. Si globalement 97,9 % des élèves terminent leur scolarité primaire, ils ne sont plus que 92,3 % pour les garçons et 91,5 % pour les filles à poursuivre à l’école secondaire.