Vivre ensemble : l’empathie gagne les écoles de Trappes
15 décembre 2015

Ressentir les choses « comme si » on était une autre personne sans toutefois se confondre avec elle. La définition de l’empathie proposée par Bertrand Jarry, formateur REP+ de l’académie de Versailles, suscite le débat chez la vingtaine d’enseignants réunis à l’école Jean-Baptiste Clément de Trappes.

Éduquer à l’empathie à l’école : c’est le thème de la journée de formation proposée ce jour aux enseignants du REP +. Un thème peu banal pour une compétence psychosociale difficile à évaluer mais qui prend une résonnance particulière avec l’actualité dramatique de ces dernières semaines.

S’asseoir sur la chaise des émotions

Valérie Licha, qui enseigne en CE1 dans l’école Henri Wallon toute proche, a, elle, une vision précise de la déclinaison concrète du concept dans les activités quotidiennes d’une classe. Avec six de ses collègues, la maîtresse s’est emparée d’une formation action au collège Youri Gagarine impulsée par Bertrand Jarry et le sociologue Omar Zanna (voir plus loin) pour l’adapter aux jeunes élèves de l’élémentaire. Aujourd’hui, elle est là pour présenter aux stagiaires la façon dont elle articule les situations d’apprentissage avec une prise en compte constante de l’état émotionnel de ses élèves et de l’empathie dont ils font preuve les uns envers les autres. « Omar Zanna est un ancien prof de sport et beaucoup de situations qu’il a imaginées comme le jeu des mousquetaires (voir ressources) reposaient sur des activités physiques, il nous a fallu réfléchir à d’autres outils ». Dans sa classe, la maîtresse a installé une échelle des émotions où chaque élève lorsqu’il rentre affiche à l’aide d’une étiquette l’état émotionnel dans lequel il se trouve. « On en a profité pour enrichir et préciser le vocabulaire relatif aux émotions : énervé, fâché, en colère, endormi, content… Et pour moi ça donne une indication immédiate de l’état de la classe en m’obligeant parfois à modifier les activités prévues. », précise Valérie. Autre dispositif : la chaise des émotions où l’élève qui n’arrive pas à se contrôler vient s’installer avec un cahier à sa disposition où il peut écrire ou dessiner. Pour Valérie, « c’est un dispositif d’auto-régulation qui fonctionne très bien et qui m’évite de me mettre en colère ! Une fois une petite fille est même venue s’asseoir pour calmer son fou rire ».

Éprouver avec son corps

Mais le travail sur l’empathie se nourrit aussi des moments d’apprentissage pratiqués dans toutes les classes. C’est le cas de la traditionnelle poésie qui ici se récite à trois voix avec des élèves qui se partagent le texte avec bien sûr le droit d’aider son camarade quand il coince ! Ou de l’écriture de textes : un élève dicte, le deuxième écrit et le troisième sert de joker en cas de défaillance de l’un ou de l’autre, avec comme dans toutes les situations proposées une rotation des rôles. Pour Marion Puech, enseignante de CP qui s’est lancée elle aussi dans l’expérience depuis septembre, « le climat de la classe n’est plus le même, c’est beaucoup plus calme avec des élèves qui ne se moquent plus les uns des autres et s’entraident ». Jeux de rôle, théâtre forum, activités physiques…

Bertrand Jarry après avoir précisé son cadre de travail met rapidement les stagiaires en situation. « C’est comme avec les élèves, il s’agit d’éprouver les choses avec son corps pour pouvoir ensuite verbaliser, c’est pour ça qu’il est important dans toutes ces situations d’endosser successivement les rôles d’acteur et d’observateur ». Dans le contexte, pas toujours tranquille, du REP + de Trappes, l’envie de réfléchir à ces questions et la demande de formation sont fortes comme le montre l’implication des stagiaires de la journée. Bertrand parie sur la contagion entre pairs et sur une diffusion en poupées gigognes : « Il faut garder un principe ascendant en partant des situations de classe et utiliser le cadre théorique proposé en permettant à chaque enseignant de le mettre à sa main pédagogique. ».


« L’empathie se construit par la culture et l’éducation » : Trois questions à Omar ZANNA, sociologue

Omar Zanna est docteur en sociologie et en psychologie. Il est maître de conférences à l’UFR Sciences et techniques de l’Université du Maine (Le Mans). Après avoir travaillé sur la construction de l’empathie chez les mineurs délinquants, il s’intéresse maintenant au développement de cette notion dans le milieu scolaire.

De quelle empathie s’agit-il à l’école ?

L’enseignant qui rentre dans une classe doit se penser un peu comme un ethnologue. Il est confronté à des êtres en construction qui ne lui ressemblent pas. La posture empathique de l’enseignant c’est de comprendre le paysage intérieur de ses élèves pour mieux enseigner. Il y a deux niveaux d’empathie : l’empathie cognitive consiste à se mettre à la place l’un de l’autre pour se comprendre et peut se mettre en place à distance, dans la préparation de la classe par exemple ; l’empathie émotionnelle, elle, s’établit dès lors que les corps sont en face à face, l’enseignant dans sa classe ne peut pas ne pas prendre en compte les sourires, les mimiques, les postures de ses élèves. Ces deux niveaux d’empathie se combinent en permanence.

Pourquoi faut-il éduquer à l’empathie ?

Si on accepte l’idée que l’empathie est une compétence, celle-ci n’est pas innée, se construit par la culture et l’éducation. Il y a 20 ou 30 ans, les enfants passaient beaucoup plus de temps avec leurs parents. Aujourd’hui, une bonne part de ce temps est prise par les écrans. L’empathie émotionnelle qui passe par des interactions personnelles et par le corps n’est plus développée en famille. L’école a le mérite d’être obligatoire et une partie du temps important que les élèves y passent peut être consacrée à cette éducation.

Comment faire ?

Selon moi, les situations que l’on fait vivre aux élèves doivent répondre à quatre principes. Le premier est de les faire vivre ensemble collectivement dans la classe. Le second est de mettre en place des dispositifs où les uns et les autres s’observent, condition indispensable pour réagir à l’attitude d’autrui. Ensuite, faire en sorte que les élèves passent tous une fois dans les différents rôles : observateur, acteur, conseiller. Enfin que tout se termine par une verbalisation pour être en mesure de se mettre à distance des émotions. Prenons l’exemple du passage au tableau, une épreuve difficile à vivre pour bon nombre d’élèves. L’enseignant doit déjà s’organiser pour que chacun des élèves passent au tableau, au besoin en aménageant la situation pour atténuer la charge émotionnelle : passer à deux ou pouvoir solliciter de l’aide. Ensuite, il faut pouvoir échanger ensemble sur ce que l’on ressent et ce qui a été bien ou mal vécu.


Ressources

Vivre ensemble en classe

Omar Zanna a mis au point et validé, en partenariat avec des enseignants, un protocole qui consiste à mettre en scène les expériences partagées des émotions pour éduquer à l’empathie. Cet ouvrage propose des exercices concrets, à mettre en place et à adapter à chaque situation, avec de nombreuses clés pour construire de véritables temps d’échanges et de rencontre nécessaires pour bien vivre ensemble à l’école et ailleurs.

- Apprendre à vivre ensemble en classe, Editions Dunod, 2015

Jeu : Les quatre mousquetaires

Au départ ils ne sont que trois… Qui doivent adopter des positions physiques difficiles à tenir : assis en appui contre un mur, bras écartés en équilibre sur un pied, debout bras levés. Le quatrième tourne autour de ses camarades et a la possibilité de remplacer celui ou celle qui ne peut plus tenir la position. L’équipe qui tient le plus longtemps a gagné mais l’essentiel est dans la capacité de chacun à percevoir les difficultés de l’autre et dans la verbalisation qui suit.

- Le jeu en vidéo

Vidéo : l’école Henri Wallon en images

Situations en images, témoignages des enseignantes… Un petit film tourné à l’école Henri Wallon de Trappes donne à voir les dispositifs mis en place et les activités de classe visant à amener les élèves à mieux comprendre leurs camarades, à se montrer solidaires et à travailler en coopération.

- Le film