« Une responsabilité vécue dans la culpabilité »
Claude Lelièvre est historien de l’éducation. nous lui avons confié l’enquête et les témoignages d’enseignants recueillis pour ce dossier. il nous livre son analyse.
Quelle est la principale évolution que vous notez à propos des enseignants et de leur métier à l’heure actuelle ?
- Ce qui me frappe, c’est qu’ils pointent la dégradation de leurs conditions de travail comme la première de leurs préoccupations. À mon sens, il faut y voir la difficulté que ressentent aujourd’hui les enseignants de bien faire leur métier alors que celui-ci est perçu comme de plus en plus complexe. Le lien avec les parents, les prescriptions institutionnelles de plus en plus nombreuses et parfois floues créent des tensions alors que, dans le même temps, les cadres d’exercice du métier comme le travail en équipe ou une autre organisation de l’école sont rendus plus difficiles voire même impossibles.
Pour un enseignant, « bien faire son métier », qu’est-ce que c’est ?
- D’après leurs témoignages, c’est répondre à l’exigence de réussite de tous. C’est ressenti comme une responsabilité très forte, beaucoup plus forte qu’il y a 15 ans. C’est devenu un aspect fort de la mentalité collective des enseignants. Ils semblent avoir intériorisé que leur principale mission était de répondre individuellement et collectivement aux difficultés des élèves. Mais, cette responsabilité est vécue dans l’inquiétude voire la culpabilité. La politique ministérielle a brouillé les repères avec la réorganisation de la semaine scolaire et l’aide personnalisée. En même temps, des moyens ont été supprimés. Du coup, les enseignants ont le sentiment d’être perdus. Ils sont face à beaucoup de flous, beaucoup d’injonctions mais aussi des marges d’interprétation. Ils pointent cela comme une tension et ils se demandent comment ils pourraient bien et mieux faire.
Les enseignants évoquent aussi des pressions hiérarchiques de plus en plus fortes. Qu’en pensez-vous ?
- Cela semble un phénomène assez fort et nouveau. Mais attention, il ne semble pas renvoyé à des acteurs en particulier, mais plutôt aux contraintes bureaucratiques multiples et aux séries d’injonctions nouvelles avec lesquelles les enseignants doivent se débrouiller seuls. Je ne vois pas de risque de rupture avec les corps d’inspection. D’ailleurs les enseignants dans leur ensemble n’estiment pas que les conditions d’inspection se soient dégradées. Ce qu’ils pointent s’apparente plutôt à l’accumulation de tâches ou de freins liés aux fonctions ordinaires de l’institution. Les enseignants évoquent l’inflation de papiers à remplir ou le manque de temps : temps personnel pour préparer leur travail, mais aussi temps dans la classe pour enseigner et encore temps collectif pour se concerter.
La relation aux parents est aussi un des aspects de la complexité du métier. Comment évolue-t-elle selon vous ?
- Cela a toujours été une question complexe. Pour des raisons historiques, l’école républicaine s’étant fondée sans voire contre les parents, elle a toujours eu beaucoup de mal à admettre une pression active des parents sur l’institution et sur le travail enseignant. On ne retrouve pas ce phénomène dans d’autres pays.
Aujourd’hui, du fait des nouvelles évaluations, je vois, là, un risque très fort de détérioration des relations avec les parents. En effet, si l’objectif de comparer entre eux les établissements a été mis en échec, il reste que les parents d’élèves ayant accès aux résultats de leurs enfants sont en position de demander des comptes. Les témoignages d’enseignants à ce sujet montrent comment cette logique du pilotage par l’évaluation tend à la fois à accentuer le sentiment de pression des parents et à réduire l’espace de liberté professionnelle. Or, depuis Jules Ferry, l’enseignant du primaire a toujours joui d’une marge de liberté dans le quotidien de sa classe.
C’est un métier qui semble encore perdre de sa valeur ?
- Ce n’est pas nouveau. Depuis les années 70, des enquêtes font régulièrement état de ce même constat. La rupture se situe plutôt dans les causes de cette dévalorisation. Les enseignants du primaire sous la III ème République, avec des diplômes supérieurs à la quasi-totalité de la population, faisaient autorité par leurs savoirs. Aujourd’hui, avec une licence, un master, ils sont comme bien des parents d’élèves. En cela, ils ne sont plus considérés comme des savants. Ils ne peuvent être reconnus qu’en tant que pédagogues. Si bien que lorsqu’on leur conteste cette identité professionnelle, comme ces dernières années cela a été le cas avec la lecture, l’affaire des couches-culottes, ou les RASED, ils le ressentent comme un déni de ce qu’ils sont.