L’automne aura connu un fort mouvement social et unitaire contre la réforme des retraites. Le passage en force et sans concertation du gouvernement a suscité dans l’opinion une prise de conscience des problèmes sociaux plus larges et une confiance accrue dans les syndicats.
Depuis le 1er juillet la réforme des retraites est entrée en vigueur. Votée en novembre 2010 elle avait été fortement contestée par un mouvement intersyndical resté soudé jusqu’au bout. L’une des principales mesures concerne l’allongement de la durée de cotisation. Elle augmente d’un trimestre pour les personnes nées en 1951, de 2 trimestres pour la génération de 1952, et ainsi de suite pour atteindre l’objectif fixé qui est de 41 ans et 2 trimestres de cotisation pour ceux nés après le 1er janvier 1956. L’autre mesure phare est le recul de l’âge légal de départ de 60 à 62 ans. Il se fera progressivement d’ici 2018, à raison de 4 mois supplémentaires par génération, à compter du 1er juillet 2011. Il s’applique dores et déjà aux personnes nées après le 1er janvier 1951, celles nées à compter du début de l’année 1956 constituant la première génération dont l’âge légal de départ à la retraite est à 62 ans.
Dès le 7 septembre, à l’appel de l’intersyndicale (CGT-CFDT-CFTC-CFE/CGC-FSU-Unsa) plus de 2 millions de personnes s’étaient mobilisées en France pour dire un non massif au projet de réforme porté au nom du gouvernement par l’ex ministre du travail Eric Woerth. Initiatives locales, nationales, se sont alors succédées, le 15 septembre, le 23 septembre. Quatre autres journées suivaient, le 2, le 12, le 16 et le 19 octobre, avec à chaque fois une impressionnante mobilisation unitaire. Face à ce qui avait pris la tournure d’un passage en force du gouvernement, les syndicats réclamaient « un véritable débat et l’examen d’autres alternatives au projet de loi » qui fait porter l’essentiel du poids de la réforme sur les salariés du privé et du public.

Alors que selon différents sondages le mouvement recueillait un très large appui de la population, les organisations maintenaient la pression en appelant à deux nouvelles journées d’actions, le 28 octobre et le 6 novembre. Une période marquée par l’élargissement des revendications en faveur de l’emploi et des salaires, et par l’arrivée massive des jeunes et de leurs organisations, l’Unef et la Fidl notamment, dans les défilés. Autre fait marquant de ce mouvement, la forte mobilisation des enseignants. Dans le premier degré, frappé par l’annonce de la suppression de près de 9 000 postes à la rentrée 2011 elle fut particulièrement importante avec des taux de participation dépassant parfois les 60%.
Le SNUipp qui a pris toutes ses responsabilités dans les appels à la mobilisation avec la FSU aux cotés des autres organisations syndicales, s’est aussi adressé aux parlementaires avant le vote du projet de loi. Dans une lettre aux sénatrices et sénateurs il faisait part d’un « profond sentiment d’injustice et de colère de la part des enseignants des écoles » et attirait l’attention des conséquences de la réforme sur la profession. Il insistait notamment sur la pénibilité du travail, sur le recul de l’âge légal de départ déjà passé de 55 à 60 ans lors de la création du corps des PE, ou encore de l’allongement de la durée de cotisation pour des professionnels de l’éducation entrant de plus en plus tard dans le métier, à 27 ans en moyenne.

Face à une réforme qualifiée « d’injuste » et « d’inefficace » par les syndicats, le gouvernement est resté droit dans ses bottes. Menant la réforme au pas de course, sans concertation, il a lâché un peu de lest à propos des mères de 3 enfants et de la pénibilité, mais n’a rien cédé sur le fond. L’injustice sociale est encore plus criante à l’égard des fonctionnaires dont les taux de cotisations sont appelés à augmenter pour être mis au même niveau que ceux des salariés du privé mais avec des salaires gelés. Elle se traduit dores et déjà par une nouvelle perte de pouvoir d’achat.
Au final, le mouvement social aura été long, dur, pour un résultat bien maigre. Mais paradoxalement, le mouvement syndical sort renforcé de cette confrontation. Dans un entretien accordé à Fenêtre sur cours le politologue et ancien sondeur Stéphane Rozes analysait après coup l’impact du mouvement. Il notait que « l’opinion donne procuration à un front syndical uni et fait confiance aux syndicats pour la concertation sociale ». Il estimait également que « la fermeté du gouvernement refusant notamment l’ouverture de négociations va obliger les salariés qui ont une méconnaissance très grande du système de retraites par répartition, à se pencher sur le fond du sujet. Ils prennent conscience qu’il s’agit aussi des conditions de travail dans les entreprises elles-mêmes et d’enjeux qui dépassent largement la question de l’âge du départ à la retraite. C’est d’ailleurs ce qui explique l’entrée des jeunes dans le mouvement ».
De son côté, la sociologue Sophie Béroud soulignait « la capacité des syndicats à mobiliser de façon aussi massive sur plusieurs semaines et à faire vivre aussi longtemps une démarche unitaire ». Elle notait d’autre part que « des contacts ont été pris par les équipes syndicales dans de nombreux secteurs parfois peu syndiqués. La participation aux manifestations a été diversifiée : on y a vu beaucoup de salariés jeunes, des femmes, souvent non organisés ». Cette capacité à mobiliser ne s’est pas démentie malgré le poids financier des journées de grève non payées pendant le mouvement des retraites. Cela a été particulièrement visible dans l’Education nationale où les suppressions de postes, le budget et la prochaine carte scolaire ont suscité un printemps de manifestations.
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