Nouveaux programmes : un nouvel élan pour la maternelle ?
« Une école bienveillante et exigeante »
13 décembre 2015

Entretien avec Viviane Bouysse, Inspectrice générale de l’Éducation nationale

Vous dites que ces nouveaux programmes trouvent un équilibre entre une « école primarisée »
et « une école du laisser grandir », c’est-à-dire ?

Les nouveaux programmes dessinent une voie vers un juste milieu entre deux modèles. Celui que l’on peut qualifier d’approche développementale, qui met l’enfant en situation d’apprendre par lui-même pour s’adapter à un environnement que l’éducateur rend stimulant. L’autre modèle est marqué par des interventions structurées pour faire apprendre avec des intentions précises. Les apprentissages adaptatifs expliquent l’extraordinaire diversité des acquis des enfants quand ils arrivent à l’école maternelle, ils ont tous appris, mais des choses fondamentalement différentes. Si l’on veut réduire les conséquences scolaires des inégalités d’origine, il faut aussi organiser le chemin des enfants vers des formes d’acquisitions que l’enfant ne peut faire seul et il y faut l’intervention d’un enseignant. L’école maternelle doit aujourd’hui trouver ce juste positionnement au travers d’un équilibre entre les cinq domaines d’apprentis- sages, tous nécessaires pour une éducation globale qui crée du bien-être chez l’enfant, d’un
équilibre entre les
modalités d’apprentissage, le jeu, la
résolution de problèmes, l’exercice, la
mémorisation et les
formes de sollicitation qui sont associées : activités dirigées avec des consignes fermées, activités permet- tant l’initiative et requérant un engagement personnel.

On y parle beaucoup d’apprendre et de réfléchir.


Un des mots clés du programme est « apprentissage(s) ». Le travail de l’enseignant est d’aider les enfants à réussir et à comprendre ce qui, dans ce qu’ils ont fait, leur a permis de réussir. L’activité ne vaut pas pour elle-même. Apprendre, c’est parvenir à mémoriser des choses que l’on garde définitivement en soi et que l’on peut réutiliser.
Apprendre, c’est être actif, questionner ; aider des enfants à apprendre à apprendre, c’est ouvrir leur curiosité et développer les capacités qui permettent de l’exploiter utilement. « Réfléchir » est le maître-verbe du programme : les enfants sont mis en situation d’agir pour réfléchir et réfléchir, c’est agir aussi, mais en pensée.

Qu’est-ce que la « bienveillance » dont parlent les programmes ?

« Bienveillance » est le terme le plus susceptible de contresens et de dérision. Ce n’est pas de la simple gentillesse, ni du laxisme, mais la condition d’attitude nécessaire pour que les enfants construisent de la confiance. La bienveillance s’exprime dans un souci de l’autre, dans une attention vigilante et exigeante, dans un « regard d’intérêt » sur chacun, selon les termes de Daniel Marcelli. Comme l’écrit Bernard Golse, il est important pour le jeune enfant d’éprouver la satisfaction de faire les choses par lui-même sous le regard d’un adulte qui témoigne de sa réussite. C’est l’esprit même de l’évaluation positive à l’école maternelle. Cette évaluation passe d’abord par l’observation et rend compte de ce
que l’enfant a
réussi ; elle met
la lumière sur
les bosses plutôt que sur les creux, sans fermer les yeux sur les écarts entre ce qui est fait et ce qui est attendu : « Tu en es là, tu as déjà appris tout ça, je vais t’aider à apprendre à aller plus loin ».
L’autorité bienveillante dont les enfants ont besoin les protège d’actions qui pourraient les mettre en danger, d’émotions qu’ils ne maîtrisent plus ; elle valorise ce qu’il y a de bien dans certains comportements.

Quels ajustements de pratiques ces programmes entraînent-ils ?

Pour moi, il n’y a vraiment que deux nouveautés didactiques : l’écriture pour commencer à apprendre à lire - les « essais d’écriture » - et une autre approche du nombre plus mathématique que culturelle et linguistique. Moins de mots - suite des nombres - et plus de sens - quantités, positions.
Dans les autres domaines, même s’il n’y a pas de changement majeur de contenus, il faut en profiter pour relire les pratiques, prévoir plus de progressivité dans les activités, physiques notamment, éviter les activités en pointillés, la qualité sup- posant la quantité, redécouvrir les enjeux éducatifs et culturels d’activités qui se sont banalisées, comme les arts. Mais le défi important de l’école maternelle est d’initier les enfants jeunes à la culture et à la connaissance dans le respect de tous leurs besoins pour qu’ils aient l’envie et le plaisir d’apprendre.


L’ensemble du dossier
- Présentation du dossier
- Retour d’enquête - Ce qu’en disent les enseignants
- Bordeaux (33) - L’école Paul Lapie mobilisée pour le langage
- Champigneulles (54) - C’est aussi une affaire de familles
- « Une école bienveillante et exigeante » - Entretien avec Viviane Bouysse, Inspectrice générale de l’Education nationale