Interview
Une brève histoire de la formation
10 mars 2015

A l’occasion d’un entretien accordé à Fenêtres sur cours, la revue du SNUipp-FSU, Antoine Prost, historien et spécialiste de l’éducation revient sur quelques aspects saillants de l’histoire de la formation des maîtres.

Antoine Prost est historien, spécialiste de l’éducation. Il est professeur émérite à l’Université de Paris 1 Panthéon-Sorbonne où il anime le séminaire sur l’histoire des politiques éducatives dont est issu un livre récent : « La formation des maîtres de 1940 à 2010 » (2014, Presses universitaires de rennes)

Y a-t-il une leçon générale à tirer de l’histoire de la formation des maîtres depuis 1940 ?

Sans doute le fait que l’Éducation nationale n’a jamais eu la volonté de former l’ensemble des enseignants. Dans le demi-siècle écoulé, environ la moitié d’entre eux seulement ont bénéficié d’une formation initiale. Les écoles normales par exemple ne formaient pas la totalité des instituteurs et des institutrices. La conception en vigueur était de former un noyau dur dans lequel on recrutait les jurys de certificat d’études, les inspecteurs primaires... Quand vous recrutez un fonctionnaire, c’est à vie. Pour éviter de laisser gonfler le nombre des titulaires, l’Éducation nationale a pris l’habitude de gérer les coups d’accordéon de la démographie scolaire en recrutant des personnels occasionnels qu’elle pérennisait selon les besoins.

Quand la formation des enseignants s’est-elle imposée comme un sujet majeur  ?

Les écoles normales, dès leur création, ont été non seulement des lieux d’apprentissage du métier mais aussi de formation intellectuelle comme le montre le contenu de leurs bibliothèques où la culture classique, Bossuet inclus, était en bonne place. Dans le second degré, il s’agissait plus d’un apprentissage sur le tas. La formation devient un point chaud dans l’opinion publique, dans les revendications syndicales et donc dans le débat politique au milieu des années 60. Cela coïncide dans le premier degré avec une évolution des pratiques  : la nouvelle pédagogie des classes de transition, l’apparition du tiers-temps pédagogique... L’idée est alors que pour une école nouvelle, il faut des maîtres nouveaux. C’est également l’époque où émerge l’idée d’une formation permanente tout au long de la carrière.

Comment est apparue la nécessité de rehausser le niveau de recrutement des enseignants  ?

Avec l’élévation du niveau de formation de l’ensemble de la population, les instituteurs formés à Bac +1 ou à Bac +2 sont devenus un peu «  courts  » face à la plupart des parents de leurs élèves. Auparavant dans les villages, l’instituteur était souvent, avec le curé, celui qui avait le niveau de formation le plus élevé. L’universitarisation de la formation qui a suivi était inéluctable et s’est produite dans la majorité des pays d’Europe. On fait souvent le procès aux universités de négliger la formation professionnelle mais elles ont beaucoup évolué sur ce point, malheureusement pour l’instant davantage dans les filières scientifiques et économiques que littéraires.

Écoles normales, IUFM ont été tour à tour décriées et encensées. Quel est votre point de vue  ?

Il n’y a pas eu d’âge d’or de la formation. Les écoles normales étaient adaptées aux normaliens qu’elles recrutaient et aux objectifs de l’époque. Elles seraient aujourd’hui absurdes et personne n’accepterait leurs exigences. Songez qu’elles fonctionnaient en internat jusqu’en 1968 et qu’il était interdit d’être normalienne et mariée  ! Les IUFM ont fait l’objet d’attaques idéologiques péremptoires  : on a même écrit que former de bons enseignants serait faire disparaître les professeurs  ! La réalité était plus nuancée et très différente selon les IUFM. Le point fort était la préparation et l’accompagnement puis l’exploitation des stages qui occupaient près de 40 % du temps des étudiants. Et ceci avec des modalités très intéressantes comme les stages filés.

Que faut-il attendre des ESPE  ?

Il faut se garder de juger les ESPE trop hâtivement. Il y a des fonctionnements très différents dont il faudra tirer les leçons. Pour moi, le principe de garder une ESPE par académie aboutit à des unités trop grandes. Au plan de la formation continue, on ferait bien de s’inspirer de l’expérience très réussie des MAFPEN * C’était une formation pour le changement avec des objectifs centrés sur le faire en classe et pilotée par des pédagogues. Le cœur du métier est là  : le « dire » du professeur doit aboutir au « faire » de l’élève. C’est une dimension essentielle qu’on doit retrouver à toutes les étapes de la formation. Elle doit aussi se retrouver dans le concours de recrutement  : il faut qu’une au moins des épreuves, par exemple une correction de copie d’élève, dise clairement aux candidats qu’il y a des élèves au bout de la route. Sinon, il y a tromperie.

* Mission académique à la formation des personnels de l’éducation nationale