Dossier : "Pour que les cycles tournent rond "
« Une autre division du travail »
14 janvier 2014

Psychologue de formation, Monica Gather Thurler a été professeure à l’Université de Genève. Ses recherches portent sur l’innovation, le développement des organisations et la professionnalisation des métiers de l’éducation. Elle a participé au pilotage de la rénovation de l’enseignement primaire genevois à la fin des années 90 et a créé, avec Philippe Perrenoud, le laboratoire innovation, formation, éducation (LIFE). Elle poursuit ses activités d’experte auprès d’institutions suisses et étrangères.

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- Pourquoi les cycles d’apprentissages ont-ils été créés ?

  • Il s’agissait en France, comme dans les autres pays francophones de planifier autrement le travail scolaire pour rendre l’école plus juste et efficace et pour donner à la pédagogie différenciée les espaces-temps de développement nécessaires. On voulait également éviter les redoublements à des élèves qui pouvaient atteindre les objectifs visés en bénéficiant d’un peu plus de temps et ainsi rester dans leur cohorte d’origine. Avant tout, les cycles d’apprentissage partent du principe qu’il n’est guère possible d’observer une progression dans des temps trop limités, car les compétences actuellement visées se construisent sur une durée bien plus longue. Concrètement, il s’agit donc de substituer aux étapes annuelles de progression des étapes d’au moins deux ans, d’assigner des objectifs d’apprentissage à chaque cycle et de confier aux enseignants le soin de structurer et de piloter les parcours de formation, comme ils le font aujourd’hui durant l’année scolaire.

- Quels changements cela implique-t-il ?

  • Les enseignants doivent apprendre à concevoir l’apprentissage dans des durées plus longues et du coup revoir les modes d’enseignement et d’évaluation. Ils doivent savoir à la fois respecter les rythmes d’apprentissage et laisser maturer les élèves mais aussi ne pas sombrer dans une posture attentiste et donc mettre les élèves à la tâche sans lâcher prise. Mais au-delà de la programmation des apprentissages, et de la gestion de la progression des élèves, les équipes pédagogiques doivent explorer de nouvelles modalités d’organisation, en fonction des ressources matérielles et humaines, en fonction aussi de leur envie et capacité à imaginer d’autres manières de gérer les espaces-temps dont ils disposent. Il est ainsi possible de maintenir les groupes classes et décloisonner ou faire des classes multi âges, jouer avec le nombre d’élèves dans les groupes pour libérer des forces, varier les modalités d’organisation en cours d’année…

- Ce pilotage n’est pas facile…

  • L’expérience a en effet montré que la plupart du temps ce découpage en cycles n’a été que structurel. On a certes révisé les programmes en fonction, mais les cycles sont restés de purs artéfacts car on n’est que rarement allé au bout de leur logique en concevant en parallèle une organisation du travail adaptée. De plus, ouvrir l’apprentissage sur un cycle de plusieurs années peut être anxiogène pour les enseignants car ils perdent leurs repères habituels. Et puis se joue aussi le problème de l’espace de liberté et d’autonomie de chacun qui diminue du fait du besoin de coopération accrue. La contrepartie nécessaire à cette perte d’autonomie peut s’instaurer sous la forme de moins de travail à travers une nouvelle répartition des tâches, ou d’une plus grande quiétude par rapport à la difficile individualisation des parcours des élèves, dans la mesure où l’on est plusieurs à la gérer. Malheureusement, on n’a pas suffisamment mis en place les dispositifs d’aide et d’accompagnement nécessaires, ni laissé le temps aux enseignants d’apprendre à travailler ensemble. C’est pourquoi la plupart des pays francophones sont revenus à des planifications annuelles même s’ils ont paradoxalement imposé en même temps de nouveaux programmes centrés sur l’approche par compétences.

-  Les cycles ont-ils encore une chance ?

  • L’idée des cycles reste à mon avis l’une des solutions les plus prometteuses pour amorcer efficacement la lutte contre l’échec scolaire. Mais à condition d’aller au bout de cette logique et de former et d’accompagner les enseignants tant au niveau de la programmation didactique des compétences que d’une nouvelle approche de l’organisation du travail scolaire. À condition aussi d’instaurer des équipes pédagogiques dignes de ce nom, qui parviennent à exploiter les marges d’autonomie dont elles disposent pour développer des réponses novatrices aux problèmes et besoins rencontrés. On doit leur permettre d’ identifier leurs compétences professionnelles et de les mettre au service du développement de nouvelles approches de l’enseignement- apprentissage, en envisageant d’autres modalités de division du travail.

À paraitre en 2014 : Maulini O. & Gather Thurler M, Enseigner : un métier sous contrôle ? Entre autonomie professionnelle et normalisation du travail, ESF.