DOSSIER "TRAVAIL ENSEIGNANT : LE TEMPS QU’IL FAUT "
« Un travail ostentatoire et ignoré en même temps »
11 février 2014

Olivier Maulini est professeur en sciences de l’éducation à l’Université de Génève. Spécialiste de l’analyse du métier d’enseignant, il est directeur du Laboratoire Innovation Formation Education (LIFE).


- En France un récent rapport de l’Inspection générale constate l’alourdissement constant de la charge de travail des professeurs d’école hors enseignement. Comment l’analysez-vous ?

  • Qu’est-ce que la charge de travail ? On ne dispose pas d’études objectives sur le temps que les enseignants passent au travail et encore moins sur l’effort qu’ils doivent fournir en travaillant. Et pour cause, l’effort engagé est très personnel et subjectif et le temps consacré est mesuré par les chercheurs sur la base des déclarations des acteurs. La charge est donc indirectement estimée et bien entendu sujette à discussion, d’autant plus qu’elle est politiquement sensible. Le ressenti d’un allongement important du temps de travail vient sans doute d’une augmentation du rendement demandé. Ce que l’on sait en tous cas, c’est que le sentiment de satisfaction au travail décroît dans la profession, parce que le sentiment croît que le travail à faire n’est pas celui qui devrait être fait idéalement. Personne n’a choisi ce métier pour faire des tâches administratives.

- Ce sentiment est-il propre aux enseignants ?

  • Non. Le sentiment de dessaisissement du travail par des procédures absurdes n’est pas limité à l’enseignement : tous les métiers de l’humain, toutes les professions libérales et même tous les métiers peuvent être plus ou moins touchés. On a pu croire ou faire croire qu’à la logique de la gouvernance par les règles (contenus d’enseignement, programmes...) se substitue celle d’une gouvernance par les résultats (évaluation des élèves , des établissements...) Mais souvent les deux coexistent de manière à donner une double assurance aux donneurs d’ordre : se couvrir par les normes et l’autorité des chefs en cas de mauvais résultats et se couvrir par les résultats et l’autonomie du terrain en cas de contestation des normes.

- En quoi la part croissante du travail dit invisible participe-t- elle de ce malaise ?

  • Le terme de travail invisible est paradoxal. En effet ce travail est en même temps ostentatoire et ignoré. Il sert en général à montrer patte blanche en produisant des évaluations, des épreuves standardisées, des statistiques, des courriers, etc. Mais c’est parce que ce travail de visibilisation est sous-estimé ou carrément dénié par les partenaires qu’il est vécu sur le mode de la souffrance.

- Qu’en est-il dans d’autres pays ?

  • Il arrive que le bien des élèves passe par la contrainte exercée sur quelques enseignants. L’introduction de programmes nationaux a sensiblement amélioré les résultats de l’école anglaise même si elle a été vécue comme une régression par les enseignants. Mais si on veut que le système évolue durablement, il semble que ce soit dans les endroits où l’on arrive à concilier l’intérêt des élèves et des enseignants que l’on s’en sorte le mieux. En Finlande, pour obtenir les résultats qu’on connaît, on a essayé de construire du consensus entre tous les acteurs en prenant le temps qu’il faut. A l’inverse, chez moi à Genève, trois référendums populaires successifs viennent de désavouer les enseignants en rétablissant les redoublements, les moyennes chiffrées et la classe le mercredi. Conséquence directe : 91 % des enseignants estiment que leur charge de travail a augmenté et 52 % que leur satisfaction au travail a diminué.

- Les injonctions à travailler en équipe peinent à se concrétiser. Pourquoi ?

  • Travailler en équipe n’a aucun sens si ce travail n’est pas ancré dans des projets communs, et si ces projets ne donnent pas un vrai pouvoir au terrain. Or, le rapport au pouvoir des enseignants et de leur hiérarchie est très ambivalent surtout dans un contexte conflictuel où on cherche à maximiser ses gains en obtenant la liberté et pas la responsabilité. Il s’agit de créer des conditions de travail collectif qui rendent celui-ci productif. Cela suppose de dépasser toute une série de difficultés : surtravailler, aliéner sa liberté, se mêler du travail des autres, coopérer avec des donneurs d’ordres... Aujourd’hui les choses se font un peu à reculons sous la pression des élèves, des parents,de l’administration... Il faudrait donner une vraie autonomie aux équipes peut être à partir d’incitations qui créeraient un désir. Au Québec, on attribue des moyens importants en matière de formation continue aux équipes volontaires

L’ensemble du dossier :

- Présentation du dossier
- Passer à 21+3
- Préparer la classe du temps après l’école
- Finlande : une bonne dose de confiance
- Métier : parler de tant de travail
- Enquête : La face cachée du métier
- En BREF
- « Un travail ostentatoire et ignoré en même temps »