Dossier "Éducation contre l’homophobie | L’école interpellée "
« Un rapport étroit avec le sexisme »
12 juin 2013

Entretien avec Nicole Mosconi, professeure émérite en sciences de l’éducation à l’université Paris Ouest Nanterre la défense, a axé ses recherches sur le rapport au savoir, les rapports sociaux de sexe en éducation et formation, les identités sexuées et la mixité scolaire.

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Nicole Mosconi

- Que devraient savoir en 2013 les enseignants sur l’égalité des sexes ?

  • Les enseignants devraient savoir que la constitution pose un principe d’égalité des sexes qui est contredit par la réalité. La société est régie par un ordre social sexué : le marché du travail, les salaires, les responsabilités politiques, le non-partage des tâches ménagères... L’école n’est pas plus sexiste que le reste de la société, mais elle ne l’est pas moins. Les enseignants devraient donc connaître les recherches qui montrent comment l’inégalité des sexes se traduit à l’école et savoir qu’inconsciemment, parce qu’ils ont eux-mêmes intégré les stéréotypes de sexe, ils «  produisent du sexisme ».

- Quels sont les résultats de la recherche qui maintenant ne font plus débat ?

  • Nous disposons d’un grand nombre de recherches, en France et à l’étranger. Nous savons qu’en classe, on ne s’adresse pas de la même façon aux garçons et aux filles et qu’on ne leur demande pas la même chose. Nous savons que les attentes des enseignants sont différentes, que les appréciations qu’ils portent sur les travaux de leurs élèves sont sexuées : les garçons auraient pu mieux faire, les filles ont fait ce qu’elles pouvaient. Nous connaissons bien le double critère d’évaluation sur la conduite des enfants (un garçon est « vivant », une fille perturbatrice), comme sur l’évaluation des travaux (les bons devoirs des garçons sont sur-évalués et leurs mauvais devoirs sont plus sévèrement jugés). Des recherches récentes sur les cours de récréation ont confirmé l’espace plus large occupé par les garçons, les jeux séparés, les zones de contacts dans lesquelles les garçons ont une position dominante vis-à-vis des filles, l’organisation du groupe des garçons autour d’un leader « qui fait le garçon », le conformisme des enfants. En éducation physique, on sait également que les enseignants transmettent des savoirs différents.

- Qu’y a t-il de nouveau ?

  • Nous sommes en train d’avancer sur la manière dont se construisent dans la classe les inégalités de rapports aux savoirs, en particulier durant les séquences d’apprentissage. Les attentes des enseignants ont des effets sur les élèves, à travers des réflexions, des remarques, mais aussi par le non-verbal, la gestuelle, la distance. Nos séquences vidéo montrent des choses très fortes, par exemple une enseignante de CM1 envoyant au tableau un garçon qui, contrairement à son attente, se trompe dans un exercice de mathématiques. Elle se rapproche très très près comme si par cette proximité sa pensée allait s’infuser en lui. Des phénomènes comme celui-ci agissent sur le rapport au savoir : si le garçon sent qu’on attend beaucoup de lui, cela le conforte dans l’idée qu’il peut être bon en mathématiques. On peut faire l’hypothèse que les autres élèves le sentent et l’intègrent. Ce sur quoi nous travaillons n’est plus seulement un comptage d’interactions comme j’ai pu faire autrefois, mais l’observation de comment se construit le savoir.

- Quel est le lien entre sexisme et homophobie ?

  • J’aime beaucoup cette citation de Jean-Louis Bory « L’homosexualité est une façon ordinaire, bien que minoritaire, d’être un être humain. » Il existe un rapport extrêmement étroit entre sexisme et homophobie : l’assimilation des gays aux femmes donne le droit de les mépriser comme on méprise les femmes (les homosexuels se dévalorisent en trahissant leur « classe de sexe ») et on en veut aux lesbiennes de ne pas se soumettre aux « devoirs » de leur sexe. L’hétérosexualité n’est pas plus « naturelle » que l’homosexualité, c’est une norme historiquement créée par la société, et à transformer pour accueillir toutes les formes de sexualité. La sexualité n’a pas pour unique fin la procréation mais aussi le plaisir. De ce point de vue la loi sur le mariage pour tous représente une évolution des normes salutaires. À l’école, je pense que les beaux discours ne sont pas très utiles mais qu’il faut rebondir sur ce qu’on observe, comme les injures « pédé », « gonzesse »... sans doute avec un traitement à distance et indirect pour ne pas humilier les élèves. Pour lutter contre la misogynie et l’homophobie, il faut éduquer les élèves à l’égalité des sexes et des sexualités.

*La Convention interministérielle pour l’égalité entre les filles et les garçons, les femmes et les hommes dans le système éducatif a été reconduite pour la période 2013-2018. Elles est parue au BO n° 6 du 7 février 2013.

L’ensemble du dossier :

- Présentation du dossier
- Besoin de programmes et de formations
- Accueillir les familles | Neutralité et attention
- « Une reconnaissance officielle des parents sociaux »
- Projet d’école : une discrimination parmi d’autres
- Homophobie, en milieu scolaire aussi !
- Parler d’homoparentalité, et pourquoi pas ?
- En BREF
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