Dossier "Lecture | Apprendre à comprendre"
« Un enseignement explicite de stratégies »
4 avril 2016

Entretien avec Maryse Bianco, maître de conférences en sciences de l’éducation

En quoi l’enseignement de la compréhension est-il nécessaire à toutes les étapes de la scolarité ?

À mesure que les exigences scolaires augmentent, les élèves sont confrontés à de nouvelles difficultés qu’ils n’arrivent pas tous à surmonter seuls et spontanément. Les enfants pour lesquels on n’avait pas vu de problèmes en début d’apprentissage, parce qu’ils savent parler et ont appris à lire, peuvent en rencontrer pour traiter des textes complexes. Car le langage de l’écrit est un langage formel que tous ne maîtrisent pas. Un enseignement précoce de la compréhension de ce langage formel permet de rendre l’apprentissage plus fluide, de prévenir les difficultés. Plus tard il aide à surmonter les difficultés et à apprendre de ses lectures.

Quelles sont les habiletés nécessaires à la compréhension ?

Bien comprendre suppose d’être à la fois un lecteur fluide et un lecteur stratège. Le stratège est actif, il sait autoévaluer sa compréhension, mettre en œuvre des raisonnements ou des stratégies pour surmonter ses éventuelles difficultés. La fluidité de lecture renvoie elle aux automatismes mais n’est pas assimilable aux seuls automatismes d’identification. Il y a aussi des automatismes de compréhension qui nous permettent de comprendre au fur et à mesure de la lecture en analysant dans un temps très court les mots, leur sens, la syntaxe de la phrase, les relations entre les idées. Quand il rencontre une difficulté, le lecteur expert passe à un mode de traitement du texte plus attentionnel qui lui permet de diagnostiquer le problème et de s’engager dans un raisonnement explicite pour le résoudre. Il revient sur sa lecture pour une analyse ciblée en fonction de la difficulté rencontrée, de l’objectif de sa lecture, du type de texte lu ou du niveau de compréhension qu’il cherche à atteindre. Il faut développer et intégrer à la fois ces automatismes et ces stratégies chez tous les lecteurs.

Que sait-on des pratiques efficaces pour l’enseigner ?

Les recherches montrent que les pratiques qui ont des effets positifs sont inscrites dans la durée, qu’elles passent par l’oral et par un enseignement explicite et structuré de stratégies. Cet enseignement explicite a trois caractéristiques principales. D’abord l’enseignant y pratique l’étayage et la supervision. Il réduit la complexité de la tâche pour permettre une construction progressive des apprentissages, il affiche clairement l’objectif de la séance et donne des feedback fréquents et immédiats aux élèves pour susciter la réflexion. Il guide l’élève dans sa pratique, montre son expertise en rendant perceptible des mécanismes qui ne le sont pas habituellement. Il conduit ensuite une étape de pratique guidée : des discussions et des débats
 ciblés où enseignant et 
élèves collaborent à l’appropriation de stratégies. Enfin le 3e temps est celui de l’entraînement et du transfert progressif et négocié de la gestion de l’activité du maître vers l’élève.

Quel rôle a le langage oral dans cet apprentissage ?

L’oral est important parce qu’il permet de mettre au jour des modes de raisonnement 
propres au langage formel et
 de développer
 une attitude de
lecteur actif. 
Pour l’enseignant, l’oral est 
le moyen de montrer ses raisonnements, de guider les élèves et de voir ce qui est acquis ou pas, ce qui a besoin d’être renforcé et pour qui. D’un point de vue plus général, on sait que les mécanismes de compréhension du langage sont semblables à l’oral et à l’écrit. Les traitements opérés pour l’oral le seront aussi pour l’écrit. Il semble que travailler le langage oral permette de susciter la mise en route des mécanismes propres au traitement du langage complexe.

Cela suppose de la formation ?

La formation des enseignants insiste sur l’apprentissage initial de la lecture et très peu sur son apprentissage continué qui nécessiterait une formation à la compréhension des textes et aux moyens de l’enseigner. On considère qu’une fois que les enfants savent lire, la compréhension va suivre mais il manque souvent une étape entre l’apprentissage initial et le travail disciplinaire. Tant que les enseignants n’auront pas cette formation, pourtant essentielle, qui leur permettrait d’analyser cette activité complexe et d’éprouver eux-mêmes ce qu’ils mettent en œuvre pour comprendre, il leur sera difficile de prendre conscience des obstacles que rencontrent les élèves.


L’ensemble du dossier

- Présentation du dossier
- La lecture en panne de sens
- « Apprendre à lire le discours des disciplines » - 3 questions à Martine Jaubert, Professeure en sciences du langage et didactique du français, à l’Espé d’Aquitaine – Université de Bordeaux
- Travail en équipe à Châteauroux (36)
- Projet lecture à Alençon (61)
- « Un enseignement explicite de stratégies » - Entretien avec Maryse Bianco, maître de conférences en sciences de l’éducation