Entretien
Transmettre aux élèves les moyens d’apprendre
19 mars 2014

Marcel Gauchet, philosophe et historien, livre à [Fenêtres sur cours] quelques réflexions sur la façon dont l’école transmet aux élèves « les moyens d’apprendre » Interview

Vous relevez dans votre dernier livre les limites d’une pédagogie centrée sur l’activité de l’élève. Quelles sont-elles ?

Il ne s’agit pas de mettre en question l’importance de l’appropriation des savoirs par l’élève. En ce sens la critique faite aux pédagogies traditionnelles qui se préoccupent quasi exclusivement de ce qui est à transmettre reste fondée. Mais l’activité de l’élève n’a rien de spontané, elle doit être suscitée par les enseignants. Il faut « mettre les élèves en activité. » Cela peut tourner à une forme d’injonction paradoxale du type « sois autonome » ! De manière générale, on oublie toujours que les enfants vont à l’école parce qu’on les y oblige. Si l’institution ne pose pas clairement le cadre de cette contrainte, l’activité des élèves, dont le sens leur échappe, se traduit souvent dans les faits par une passivité psychique et cognitive. Cette activité doit se loger dans la relation de transmission qui se noue avec l’enseignant au sein d’une institution dont c’est la mission sociale.

Sur quels objets prioritaires cette transmission doit-elle porter ?

Il faut distinguer le but et les conditions. Concernant les conditions, il faut se mettre davantage à la place des élèves, vite tentés par le découragement devant l’ampleur de la tâche. L’école doit instaurer une relation de confiance offrant à l’élève la garantie qu’on va l’aider et qu’il va y arriver, ce qui n’est pas si courant dans notre société. Quant au but, il s’agit de transmettre aux élèves les moyens d’apprendre. Disposer de ce bagage de base permettra de continuer à apprendre tout au long de sa vie dans des conditions favorables.

Pourquoi cette incapacité de l’école française à corriger les inégalités sociales ?

Aucune école au monde ne parvient à corriger les inégalités sociales, tout au plus en atténuent-elles les effets. Et les classements internationaux montrent aussi que beaucoup d’écoles font moins bien que nous. En France on est plus sensible à cette question parce que l’école de la République s’est organisée autour d’une grande ambition d’égalité des chances. Il y a une sorte de boîte noire dans laquelle on n’a pas encore vraiment pénétré qui est la manière dont les inégalités sociales se traduisent très tôt chez les enfants dans des dispositions psychologiques et cognitives. Le vocabulaire dont vous disposez à 6 ans détermine très largement votre destin scolaire et social. Le chantier qui s’ouvre devant nous, c’est donc à la fois mieux comprendre ces inégalités de dispositions vis à vis de l’école, notamment sur le plan du maniement du langage, mais aussi faire un effort social considérable pour donner plus de moyens aux plus défavorisés.

Philippe Meirieu publie un ouvrage titré « Le plaisir d’apprendre », vous insistez plutôt sur la difficulté d’apprendre, les deux sont-ils compatibles ?

Il n’y a pas d’opposition. Apprendre n’est pas une corvée, c’est quelque chose de gratifiant. Mais ça ne veut pas dire que c’est facile. Le plaisir est la récompense d’un effort qui peut être considérable et dont il s’agit de communiquer le sens aux élèves. Rien n’est plus exaspérant pour un enfant que d’entendre : « C’est facile, comment ça se fait que tu n’y arrives pas ? ». C’est une attitude spontanée chez beaucoup d’adultes mais que les enseignants doivent bannir. Le plaisir de la pensée a été complètement escamoté dans la société ces dernières années. C’est bien illustré par la formule populaire « ça prend la tête ». C’est pourtant un des plaisirs les plus solides et durables de l’existence.

Internet constitue-t-il une menace ou un point d’appui pour l’école et les enseignants ?

C’est une mutation essentielle qui peut-être une chance ou une catastrophe. Le grand danger serait d’opérer une désorganisation complète et une désinstitutionnalisation des dispositifs scolaires en arguant qu’on peut faire beaucoup plus économique et coller à l’intérêt spontané des enfants. Je suis plus optimiste sur la durée car c’est aussi l’occasion de donner une nouvelle légitimité aux enseignants. L’accès à toutes les ressources rendu possible par Internet renforce le rôle de l’enseignant comme celui qui permet de trier, de maîtriser et d’utiliser les informations disponibles faute de quoi elles ne servent à rien. Internet est en fait un défi qui exige de toute notre société une hausse du niveau général qui est une condition pour en avoir le maniement.

Marcel Gauchet est philosophe et historien. Il est actuellement directeur d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHSS). Il vient de publier avec Marie-Claude Blais et Dominique Ottavi : Transmettre, apprendre (éditions Stock).