Alors que les enseignants sont soumis à de multiples demandes et exigences éducatives, ils sont dans le même temps empêchés dans leur pouvoir d’autonomie professionnelle : témoignages
« On se débrouille comme on peut ». L’expression parcourt les salles des maîtres. Rien d’étonnant. Travailler, c’est toujours tenter de régler un conflit entre la prescription, « ce que l’on me demande » et la capacité à agir, « ce que cela me demande ». Ces dernières années, ce dilemme propre au travail est devenu de plus en plus difficile à gérer. D’un côté, les prescriptions se sont multipliées complexifiant le quotidien du métier. De l’autre, les ressources pour « faire face » semblent se tarir. Céline Notebaert, maître formatrice à Dijon, résume assez bien cette situation. « Enseignement des langues, TICE, scolarisation des enfants en situation de handicap, ces nouvelles missions s’inscrivent dans la logique d’une école qui évolue ». Mais, elle s’empresse de rajouter. « Parallèlement, nos cadres d’exercice du métier restent figés, eux, jusqu’à être parfois totalement inadaptés ». Du coup, la conception et la réalisation du travail sont trop souvent renvoyées à la dimension individuelle et solitaire de l’enseignant. « Et seule, on est confronté en continu à nos limites. C’est très frustrant » témoigne Amélie Gau, enseignante en CP. Elle explique que la MDPH a notifié à son école 5 scolarisations d’enfants en situation de handicap, « presque toutes à plein-temps sous la pression des parents. Nous n’avons qu’une seule AVS à notre disposition et trop peu de temps pour échanger et se caler au sein de l’équipe éducative. Alors, je gère le quotidien ».
Pour Annick Grégoire-Prunier, enseignante de maternelle, le travail en équipe offre des possibilités nouvelles : « décloisonnements, échanges de service, regards croisés avec l’apport d’autres professionnels ». Mais de la théorie à la pratique, il y a souvent un gouffre. Le regard des autres, le travail avec d’autres adultes autour de l’enfant ne vont pas de soi. De cela, pas toujours facile de discuter ! Cet aspect du métier non pris en charge par l’institution ne se décrète pas. Ce devrait être le but de la formation dont les enseignants sont demandeurs. Le travail enseignant a besoin de ressources, d’espace et de temps pour développer des repères et un langage communs mais aussi pour apprendre à faire vivre l’équipe comme un réseau professionnel. Cela aiderait aussi à enrichir le contenu du travail collaboratif. « Dans nos classes, on est confronté souvent aux mêmes interrogations : comment faire avec cet élève ? Comment faire travailler les enfants en groupe sur les ordinateurs ? Comment reconcentrer les élèves après la récréation ?... » s’interroge Annick. Ces questions foisonnantes liées à l’ordinaire du métier n’ont pas d’espace pour être abordées. Au lieu de cela, les conseils de cycle servent à alimenter ce qu’Annick appelle des usines à gaz. « Les PPRE nous imposent une rédaction supplémentaire, des évaluations envahissantes ». Alors que tous souhaitent accroître leur pouvoir de débrouille.