Le fondateur de Rue du monde, présent au salon du livre et de la presse jeunesse de Montreuil, explique comment la ligne éditoriale de sa maison d’édition contribue à la publication d’albums de littérature jeunesse dans lesquels il n’y a pas de sujets tabous.
Quel est votre parti pris éditorial ?
- L’esprit général de Rue du monde, c’est de prendre les enfants au sérieux. Nous estimons qu’il n’y a pas de sujets tabous, pas de raison de les garder sous cloche. J’ai créé cette maison d’édition il y a quinze ans pour essayer de mettre cartes sur table les grands problèmes de ce monde mais également des questions plus intimes, plus personnelles. Nous sommes ouverts à tous les apports artistiques et littéraires destinés à produire des livres de jeunesse de qualité, à faire du petit lecteur d’aujourd’hui un grand lecteur demain.
Qu’est ce qu’un livre jeunesse de qualité selon vous ?
- Ça veut dire par exemple des livres documentaires ambitieux comme notre petit dernier « le Gorille et l’orchidée » qui allie un contenu scientifique rigoureux et des illustrations de qualité. Nous sommes également en train de produire un livre intitulé « le petit cha(pub)ron rouge » destiné à apprendre aux enfants à se méfier de la publicité à travers un regard ironique et burlesque sur le sujet. On essaie de faire appel à l’esprit critique et à l’intelligence de l’enfant pour le faire réfléchir sur le monde. En cela, notre projet se distingue de la production de beaucoup de maisons d’édition.
Vous voulez dire que peu d’éditeurs produisent des ouvrages de qualité ?
- Je n’irais pas jusque-là ! Par rapport à de nombreux pays, nous avons en France une production de grande qualité dans le domaine de l’édition jeunesse, notamment grâce à la place que la littérature jeunesse a réussi à prendre à l’école et au magnifique réseau de bibliothèques publiques dont nous disposons en France. Mais malheureusement, parmi les 7 à 8000 nouveaux livres jeunesse qui sortent chaque année, il y a toute une production de masse qui s’adresse aux aspects les plus superficiels de l’enfance, ou ressemble à ce que les parents ont lu quand ils étaient petits, usant de ficelles affectives pour faire vendre.
Comment faites vous pour rester compétitifs face à cette production de masse ?
- On incite les parents à bien choisir leurs libraires et heureusement, il y a de nombreuses petites maisons qui savent promouvoir les titres de qualité. D’autre part, les cinq salariés que nous sommes travaillons énormément pour produire des livres qui se démarquent au rythme de 25 à 30 ouvrages par an. C’est précisément notre différence qui fait notre réussite. Notre force, c’est d’aller sur des terrains difficiles, comme nous l’avons fait avec un livre sur la colonisation par exemple, en ayant une éthique que la plupart des grands groupes n’ont pas. Nous continuons ainsi à faire produire nos livres en France alors que nombre de nos concurrents délocalisent leur imprimerie pour réduire leurs coûts. Résultat : nous jouissons d’une très bonne image dans le monde du livre qui fait que beaucoup de gens ont envie que nous continuions d’exister. On a construit une relation de confiance, aussi bien avec nos lecteurs qu’avec nos partenaires professionnels.
Alors tout va pour le mieux pour vous ?
- Loin de là. Il ne faut pas oublier que nous sommes dans une situation économique globalement difficile la tenue correcte de l’édition jeunesse due à l’explosion des best-sellers masque bien des disparités. La crise, le chômage sont autant de facteurs qui font que les clients sont plus prudents et les libraires aussi. Pour éviter rester avec des stocks sur les bras, ces derniers commandent moins. On est dans une évolution dangereuse car si les maisons audacieuses ont du mal à vivre, les ouvrages les plus « risqués » ne seront plus produits.
De plus, nous sommes face à un vrai recul du livre jeunesse dans les écoles dû, entre autres, à la disparition de modules de formation spécifiques jusqu’alors dispensés dans les IUFM. On retrouve la même tendance dans les collèges où il y a de moins en moins de moyens pour le livre. D’où la campagne d’affichage que nous lançons au salon de Montreuil : « vivre le livre jeunesse à l’école et au collège pour apprendre à devenir le seul animal au monde capable d’ouvrir un livre, de le lire et d’en parler avec les autres ».