Interview
Rencontre avec Boris Cyrulnik, neuropsychiatre.
28 août 2015

Comment la notion de victime a-t-elle évolué au cours des années ?

Pendant très longtemps la victime était considérée comme le vaincu, le faible et quelqu’un qu’on méprisait. Durant la deuxième guerre mondiale, le fameux général Patton avait giflé violemment deux soldats souffrant de stress post-traumatique en les traitant de lâches. Dans ce contexte culturel, les victimes étaient traitées de manière péjorative et n’osaient pas parler de leur situation, c’était le cas notamment des femmes violées qui ne dénonçaient pas leur agresseur de peur d’être en butte au mépris et aux moqueries. Le précurseur et le premier à avoir employé la notion de traumatisme et l’avoir explorée a été Freud qui parlait dès la fin du XIXe siècle d’effraction psychique. Après la guerre de 40, la Shoah puis la guerre du Vietnam ont métamorphosé cette notion de victime. Les sujets atteints de troubles psychiques ont quitté le statut de coupables accusés de trop grande faiblesse et on a commencé à faire endosser la responsabilité aux états à l’origine des événements traumatisants.

L’évolution a été la même concernant les enfants ?

Non, on a longtemps continué à penser et à dire que les enfants étaient « trop petits pour comprendre ». Les enfants survivants de la Shoah n’ont bénéficié d’aucune aide. À cette époque, on pensait que faute de signes cliniques comme des troubles cardiaques, digestifs ou osseux, les enfants étaient en bonne santé. Cet adulto-centrisme est à l’origine de la doxa qui s’est installée professant qu’un enfant maltraité devenait forcément un parent maltraitant. Profonde erreur, car si les études montrent clairement que parmi les populations d’enfants maltraités, ceux qui n’ont pas été soutenus par un substitut éducatif ou une aide sociale deviennent dans 30 % des cas des adultes maltraitants, il y a quand même 70 % d’entre eux qui échappent à ce pronostic. En revanche, si on entoure ces enfants, il sont seulement 10 % à répéter la maltraitance et ce chiffre passe même à 0 % si les enfants sont pris en charge par des organismes qui appliquent des conceptions éducatives modernes comme les Orphelins d’Auteuil ou SOS villages d’enfants. Ce qui provoque la répétition de la maltraitance, c’est bien l’abandon de ces enfants qu’on laisse sans soutien affectif, comportemental, social face au traumatisme initial.

Le livre* dénonce l’avènement d’une société « victime-addict » ...

D’abord méprisé, le terme de victime a pris une connotation juridique et maintenant psycho-sociale. De ce fait, on encourage certaines personnes à faire des « carrières » de victimes et à passer leur vie à se faire plaindre, se faire aider avec l’idée qu’elles ne peuvent pas s’en sortir après ce qui leur est arrivé. C’est l’évolution normale de toute découverte, au départ bénéfique, qu’on constate dans de nombreux domaines. Les antibiotiques ont permis de vaincre de nombreuses maladies mais aujourd’hui, leur sur-prescription favorise la résistance des bactéries et on voit réapparaître la tuberculose ou la syphilis. L’idée de soutenir les personnes traumatisées est devenue commune mais donne lieu à des dérives car le malheur humain est un terreau sur lequel prospèrent des intérêts politiques, économiques et parfois même sectaires. Le soutien est nécessaire après un trauma mais il peut être pré-verbal : aide médicale, aide sociale, aide psycho-affective, entrée dans l’action... Le travail de parole aujourd’hui, systématiquement mis en avant, doit venir dans un second temps. S’il intervient trop tôt, il risque de renforcer le traumatisme.

Quelle doit être l’attitude des enseignants face à des événements traumatisants comme les attentats de janvier ?

D’une manière générale, j’ai trouvé que la société française avait réagi avec beaucoup de dignité aux attentats de janvier sauf quelques exceptions choquantes qui ont été mises en valeur. Dans le passé, de tels faits auraient donné lieu à des exactions vengeresses. Devant ce type d’événements, les enfants sont plus traumatisés par les réactions de leurs parents que par les images qu’ils peuvent voir. Cela a été démontré par des études réalisées après l’attentat des Twin Towers. En France, on a su le plus souvent éviter les réactions partisanes et sectaires, malgré quelques maladresses comme la minute de silence qui est un rituel qui ne peut être investi que par des adultes. Ce qui importe, ce sont les paroles qui circulent autour des enfants : parole familiale, parole entre enseignants, parole entre enseignants et familles.

*Boris Cyrulnik vient de diriger avec la psychologue Hélène Romano un ouvrage consacré aux conséquences de l’exploitation des traumatismes : Je suis victime (Editions Philippe Duval)