Dossier " Enseignement explicite, une clé pour la réussite de tous"
« Redonner aux enseignants le pouvoir d’enseigner »
27 janvier 2017

Entretien avec Sylvie Cèbe, maître de conférences en sciences de l’éducation à l’université Blaise-Pascal de Clermont-Ferrand, membre du laboratoire ACTé

Pourquoi faire de l’enseignement explicite ?

Les travaux des sociologues depuis Bourdieu nous ont montré que l’école attendait des élèves des compétences qu’elle n’enseignait pas et qui n’étaient souvent construites que dans les milieux favorisés. Aussi l’enseignement explicite doit-il devenir une préoccupation professionnelle si l’on veut que tous les élèves notamment ceux de milieux populaires maîtrisent les savoirs scolaires.

Si les nouveaux programmes des quatre cycles insistent autant sur cette dimension « explicite » c’est justement pour inciter les maîtres à ne pas considérer comme acquises des connaissances et des compétences qui ne le sont souvent que par une minorité d’élèves.

Mais il ne faut pas tenir l’enseignement explicite comme un synonyme d’instruction directe. Dans les nouveaux programmes, on a également vu apparaître que l’élève doit procéder à un apprentissage explicite. Dans ce procédé d’explicitation, il y a donc aussi l’activité de l’élève et pas seulement celle de l’enseignant.

C’est quoi une consigne explicitée qui permet à tous les élèves de comprendre ce qu’il y a à faire ?

La reformulation n’est pas suffisante. Quand on demande à des élèves d’expliquer la consigne « Entoure les idées essentielles » et que l’on obtient « Entoure les idées importantes », on voit bien que la seule reformulation ne suffit pas pour que tous connaissent les procédures qui vont leur permettre de réussir l’activité. Il est donc important de doter les élèves des connaissances ou des compétences requises pour traiter l’activité et d’éclairer avec eux les critères qui permettront de dire que l’exercice est réussi ou pas.

Il faut donc également susciter la réflexion de l’élève sur les enjeux de l’activité, sur ce qu’elle permet d’apprendre, de comprendre, de construire et pas seulement sur sa réalisation. C’est, à terme, la condition d’un travail autonome : pour que les élèves puissent réaliser des tâches sans aide excessive, il faut que toutes les connaissances et toutes les compétences requises aient explicitement été enseignées.

Quel changement de geste professionnel cela implique-t-il  ?

Dans les années 80, on a mis l’accent sur la pédagogie de la découverte et du tâtonnement. Un rôle important était donné à l’activité de l’élève. Sans nier l’importance de cette mise en activité qui permet aux élèves de comprendre le problème et parfois de le résoudre, il faut aussi penser à ceux qui ne disposent pas des connaissances qui sans l’aide du maître et de ses pratiques d’enseignement ne parviennent jamais à la solution.

Les enseignants savent identifier ce que l’élève doit faire pour réussir une tâche mais il importe qu’ils réussissent également à dégager les connaissances requises par les activités proposées et ce que les élèves doivent apprendre et comprendre grâce à elles. C’est à cette condition, selon moi, qu’il est possible de dispenser un enseignement explicite.

Comment accompagner les enseignants et les équipes à cette démarche ?

Il faut accepter de donner des outils, des recettes et des celles, des outils construits en étroite collaboration entre chercheurs et enseignants. L’expérience que je mène, depuis trois ans, avec trente enseignants de maternelle permet de démontrer que la prise en main de nouveaux outils est un puissant vecteur de développement professionnel et de créativité.

Lorsque l’outil est pensé, conçu, ils font de la dentelle avec. Et beaucoup d’entre eux, parce qu’ils veulent comprendre les raisons de leur réussite, font un retour vers la littérature scientifique. Il faut redonner aux enseignants le pouvoir d’enseigner en leur permettant de devenir des experts des connaissances et des contenus d’enseignement, et donc de l’enseignement explicite.


L’ensemble du dossier

- Présentation du dossier
- Outiller tous les élèves, dès la maternelle !
- « Faire en sorte que les enfants des milieux défavorisés ne soient pas encore plus défavorisés par les gestes des enseignants » - 3 questions à Patrick Rayou, professeur émérite en sciences de l’éducation, Université Paris VIII
- École Jules Ferry à Sens – Un travail qui dépasse la mesure
- École Lesseps à Paris – Aide-moi à faire seul
- « Redonner aux enseignants le pouvoir d’enseigner » - Entretien avec Sylvie Cèbe, maître de conférences en sciences de l’éducation à l’Université Blaise-Pascal de Clermont-Ferrand, membre du laboratoire ACTé